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vendredi, 11 septembre 2020 16:17

Laurine Roux revient : confinée, chasseresse, rabotée.

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Le Sanctuaire, de Laurine Roux Le Sanctuaire, de Laurine Roux les éditions du Sonneur

C'est un fait : Laurine Roux a le chic pour prendre l'air du temps à contre-pied. Son premier roman, Une immense sensation de calme, était sorti en pleine excitation de tout un pays autour des Gilets Jaunes. La revoici avec Le Sanctuaire (Les éditions du Sonneur), fable anhélée et faussement bucolique sur la catastrophe, les oiseaux, un mystérieux virus et ce qu'il peut advenir d'une cellule familiale coupée du monde quand l'espace artificiellement clôturé ne peut enfermer ni la liberté de l'adolescence, qui pointe, ni celle, cruelle, du temps qui passe.

« J'aime ça. Raboter jusqu'à ce que la flèche passe dans le calibre percé dans un os. Huit millimètres de diamètre pour les longues, sept pour les courtes. J'aime graisser les fagots afin que le bois converse sa blondeur. Et par-dessus tout j'aime fabriquer mes pointes. » Ces phrases, prononcées par Gemma, la narratrice du Sanctuaire, décrivent aussi bien la passion de ce personnage de préadolescente chasseresse, que, par surimpression, l'art poétique de Laurine Roux dans ce très beau deuxième roman. Des phrases courtes, minimalistes, bloquées au départ dans un présent de narration, écho d'une nature qui devrait rester éternelle et d'un temps qui devrait ne pas passer. Ici, c'est le Sanctuaire de « Papa ». Ici, entre la Dent de Fer et la Ravine aux Mûres, on est presque en sécurité. Comme dans Une immense sensation de calme, la narration s'ouvre après une catastrophe. En effet, « le virus a muté » (magnifique intuition pour un texte écrit en 2019). Portée par les oiseaux, la pandémie ne laisse qu'un espoir de survie à « Papa », « Maman », June et Gemma, leurs deux filles : un confinement strict loin de la civilisation disparue, dans un havre loin de tout où il faut pourtant vivre... et ne pas mourir de faim.

 

Le huis-clos est posé. Mais, dès le départ, « Papa » triche. Lui peut sortir du Sanctuaire, il le faut bien pour aller chercher de l'essence, glaner en maraude des restes de civilisation. Et de l'essence, il en faut bien pour cramer au lance-flammes ces maudits oiseaux causes de la pandémie. « Maman » reste dans le territoire sacré. Elle cuisine. Elle coud. Elle écrit. « Avant le sanctuaire, Maman écrivait des romans. Elle n'a pas vraiment arrêté. Désormais ils ressemblent à tout sauf à des livres. Des bouts d'écorce ou d'emballage que Papa lui rapporte et qu'elle coud comme elle peut. Maman a utilisé toutes les feuilles dénichées dans les bureaux de la mine […] Son écriture a recouvert les plans [...] » La plume, la page, le palimpseste et le filigrane... Après le succès d'Une immense sensation de calme, Laurine Roux s'est remise au travail, dans un texte que l'on devine raturé jusqu'à la manie, comme le suggère, à l'imparfait et au passé simple, un fragment de mythologie grecquisante sur la légende de Thétis, mère d'Achille, le colérique héros de L’Iliade. Avant la naissance d'Achille, écrit « Maman » / Laurine, Thétis « eut un deuxième fils. Lui aussi soumis à l'épreuve des flammes. Lui aussi succomba. Elle immola ainsi six enfants. » Autant que de versions du manuscrit du Sanctuaire ? On sent le trac, la peur de la mort du livre. C'est si facile, décevoir avec le deuxième roman... Thétis, malgré l'eau du Styx (histoire connue) ne parviendra pas à soustraire Achille, son fils, des serres de la Mort. Laurine Roux n'y échappera pas pour Le Sanctuaire, c'est le sort de tous les romans, mais pas tout de suite, et même, on lui souhaite, pas avant longtemps, malgré l'écho présent de L'Ecclésiaste dans le texte : « notre monde est vain : du vent, rien que du vent, à peine contrarié par les feuilles. »

 

C'est que les feuilles se tournent, rapides, dans ce petit roman de 147 pages, à peine plus épais que les 119 pages d'Une immense sensation de calme. Forcément, la mécanique se détraque. Forcément, Gemma va sortir du Sanctuaire, entrer dans l'adolescence : le mensonge au Père... et découvrir que lorsqu'on brave les interdits sacrés, parfois, il ne se passe rien. Pire, on rencontre un aigle. Non, une histoire d'amour avec un aigle, qui, d'un claquement de bec, pourrait tout aussi bien vous sectionner un doigt. La clôture de l'espace ne peut rien contre l'inexorable Temps, celui qui fait venir les règles aux jeunes filles, et les soumet à la lubricité crasseuse des vieillards.

 

Dès lors, résister par la colère, que l'on soit Achille ou « Papa » ne sert finalement à rien. La narration avance, parfois à coups de taloches, parfois à nouveau à coups d'allusions mythologiques. « Maman », telle une Parque, coud une robe pour l'anniversaire de June. Déjà la chute approche. Il faudra couper court, entrer dans l'âge adulte. Avec violence. Bravo Laurine.

Lu 262 fois Dernière modification le lundi, 21 septembre 2020 06:56
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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