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dimanche, 06 septembre 2020 19:48

Minutes du procès Houellebecq

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Olivier Le Naire (OLN) et quelques personnalités telles qu'elles étaient placées au procès Olivier Le Naire (OLN) et quelques personnalités telles qu'elles étaient placées au procès Philippe Perrier

« Et la religion la plus con, c'est quand même l'islam.» Nous sommes en 2001, Michel Houellebecq, déjà porté par la critique, les ventes et les traductions, publie son roman Plateforme. Lors d'une interview pour le magazine Lire, il lâche, entre autres, ce jugement dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'était pas frappé du sceau de l'urbanité. Quasi immédiatement surviennent les attentats du 11 septembre qui donnent à ses propos une caisse de résonance énorme. La suite sera judiciaire. Un procès s'ouvrit, en 2002. Houellebecq était-il coupable d'"injure envers un groupe de personnes en raison de leur appartenance à l'islam" et de "complicité d'incitation à la haine raciale" ? Jeune journaliste à Lire, j'assistai au procès en prenant frénétiquement des notes, mais aussi en essayant de saisir ce qui ressemblait à une pièce de théâtre improvisée, d'une importance capitale : justice, religion, littérature, édition, presse, éloquence, pathétique, comique, inattendu, et j'en passe, le procès me semblait alors, et me semble encore, avoir été un nœud historique.

Que les lecteurs pressés aillent à l'essentiel : Houellebecq fut relaxé. Qu'ils sautent dans ce que je reconstitue aujourd'hui sous forme de pièce de théâtre jusqu'à l'intervention de la procureur, pour comprendre la réponse pénale aux questions posées à la XVIIe chambre. Que les moins pressés prennent le temps de dérouler les minutes du procès et de lire aussi le changement de point de vue de Houellebecq, des années après  : « l'islam est une religion de paix, de tolérance et d'amour. ». Entre temps, il aura, finalement, décroché le prix Goncourt, sésame français le plus efficace vers des ventes abondantes, et signé son roman de politique-fiction Soumission, où il imagine un président de la République Française musulman.

 

A l'heure où s'ouvre le procès des attentats de Charlie-Hebdo, de Montrouge et de l'hyper casher ; puisqu'on commence à peinturlurer des mosquées et même si Houellebecq s'est rétracté depuis, il ne me semble pas inutile de voyager dans le temps. Bienvenue donc au Palais de justice de Paris, XVIIe chambre, bienvenue dans mes notes d'époque, et le petit croquis de la salle, le tout forcément subjectif, mais honnête jusqu'aux pointages des heures et pour lequel je n'ai qu'un seul regret : ne pas avoir publié ce document plus tôt. Ce qui s'y joue, en effet, comme pour le procès 2020 autour de Charlie-hebdo, appartient à l'Histoire.

 

Minutes du procès Houellebecq

 

(Houellebecq est bronzé. Pierre Assouline, le rédacteur en chef de Lire, aussi. Houellebecq a une veste verte à rayures blanches. Le col n'est pas impeccable. Pierre Assouline porte un costume gris, un sac Nike, mais pas de cravate. Houellebecq boit de l'Évian. Marc Feuillée, le directeur du groupe L'Express, auquel appartient Lire, est absent )

 

14h40 Début de l'audience

(On annonce que la Fédération nationale des musulmans est forfait dans ce procès. On lit les extraits de presse incriminés pour provocation à la discrimination. Une objection est soulevée par un avocat sur la légitimité de la Ligue des Droit de l'Homme à être ici : ses statuts ne le prévoiraient pas expressément. 15H07 Tout d'un coup, du fond de la salle d'audience, plusieurs individus se lèvent et déroulent une banderole sur laquelle il est inscrit : « Liberté d'expression. Liberté d'opinion. » Ils scandent ces mots. Le service d'ordre les évacue. 15h25 Le juge, Nicolas Bonnal note : « Pas d'objection majeure. ». La Ligue des Droits de l'Homme aura la parole. Michel Houellebecq est appelé au micro. On rappelle que Plateforme s'est vendu entre 200 000 et 240 000 exemplaires.)

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Vous êtes un écrivain interrogé sur son œuvre ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Dans le meilleur des cas, oui. Je ne suis pas un intellectuel engagé à la Sartre. Sur les sujets d'ordre général, j'ai toujours plus de mal.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Quels sont vos rapports avec Pierre Assouline ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

15h30 Pierre Asssouline, à la base, c'est un biographe persuadé qu'il y a dans toute vie une honte secrète. Dans mon cas il a formé une théorie : ma mère m'a abandonné ; du coup, serait née une haine. Par ailleurs, il ne me pose pas des questions sur le style : je n'en ai pas.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Vous êtes-vous posé des questions sur la façon dont vous pouviez être reçu ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Pas tellement, je suis tellement peu militant de manière générale.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

N'y a-t-il pas une attente autour de vos interventions dans la presse ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

L'acte d'accusation est présenté sous un jour assez grandiose. J'ai parlé avec des journalistes étrangers. Aucun ne connaissait Lire. L'interview n'a pas été une onde de choc mondiale.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

15h35 N'y a-t-il pas un un risque lié à la lecture même du livre. Votre parole, comme parole d'écrivain, a du poids. Avez-vous pensé au risque ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Non, à aucun moment. L'islam n'est absolument pas le sujet du livre. Didier Sénécal s'est focalisé sur un thème secondaire.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Sentez-vous que, lors des interviews, il y a un risque de dérapage ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Je change d'avis assez fréquemment sur les sujets généraux. Par contre, personne ne met des points-virgules aussi bien que moi dans la littérature française à l'heure actuelle. Comme je change d'avis fréquemment, j'ai pu passer par des attitudes différentes au cours de ces heures d'entretien.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

15h40 J'ai ici votre communiqué AFP. Que souhaitez-vous dire dessus ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

C'est quand j'ai vu la retranscription. Les propos ne sont pas les miens.

 

UN AVOCAT

Je proteste. Nous n'avons pas eu communication de la retranscription.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

15h50 Êtes-vous particulièrement informé sur l'islam ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Non. J'ai une petite documentation. Je lis les journaux, un petit peu.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Tout le ton général de l'entretien est celui du mépris.

 

MICHEL HOUELLEBECQ

15h58 Pour ce pauvre Sénécal, la haine est le stade suprême du mépris.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

A vous lire et à vous entendre, on a l'impression que vous découvrez l'hypocrisie. Pour un homme de votre âge, c'est plutôt surprenant.

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Didier Sénécal confond le point générateur du livre et un point générateur.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

16h02 Je reviens sur les risques et les responsabilités.

 

MICHEL HOUELLEBECQ

16h04 L'effondrement à la lecture du Coran : oui. Dès le départ, ce sont des textes de haine. La Bible, il y a beaucoup d'auteurs, les uns géniaux, les autres nuls à chier.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

16h05 Venons-en au quatrième extrait.

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Il y a de vraies distorsions. Dans le livre, le sentiment de vengeance ne dure pas longtemps.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Pourquoi changer « Il » par « Michel » ?

 

UN AVOCAT DE L'ACCUSATION (interrompant)

Peut-on savoir quel livre de la Bible l'accusé trouve « nul à chier » ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Les Proverbes, oui, nul à chier. (Au juge) Toute l'accusation repose sur cette idée que Michel, c'est moi.

 

UN AVOCAT DE L'ACCUSATION

Dans quelle traduction vous avez lu le Coran ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Folio GF.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

16h14 Pourquoi n'avez-vous pas dit que vos propos avaient été déformés ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Sur le détail des propos, je ne pouvais pas démentir.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

16h19 Pourquoi n'avez-vous pas attaqué Lire avant ?

 

UN AVOCAT DE L'ACCUSATION

16h20 Quelle est la différence entre les arabes et les musulmans ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

(Michel Houellebecq, gêné, se tait.)

 

UN AVOCAT DE L'ACCUSATION

1 6h22 Et les asiatiques musulmans ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Ils ne sont pas arabes (rires dans la salle). 16h26 Parler de racisme anti-musulman, c'est dénué de sens.

 

UN AVOCAT DE L'ACCUSATION

16h28 Avez-vous ouvert le Code Pénal ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Non.

 

UN AVOCAT DE L'ACCUSATION

16h29 Avez-vous toujours autant de mépris ?

 

MICHEL HOUELLEBECQ

Sur l'islam, ai-je toujours autant de mépris ? Oui. 16h32 J'ai lu Auguste Comte. Par rapport au polythéisme, le monothéisme est une régression

 

16h35 PIERRE ASSOULINE (appelé au micro)

Nous suivons Houellebecq depuis longtemps. Le surlendemain, j'ai eu Michel Houellebecq au téléphone. Il ne m'a fait qu'un seul reproche : le parallèle arabe / musulman. Pour lui, c'était un procès d'intention. Emmanuel Pierrat, son avocat, est déjà passé dans Lire.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Avez-vous contrôlé personnellement que l'entretien publié était fidèle ?

 

PIERRE ASSOULINE

16h55 Je fais confiance à mes journalistes.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

17h07 Michel Houellebecq vous qualifie, je cite, de « malhonnête et crapuleux ».

 

PIERRE ASSOULINE

Je trouve ça très triste pour lui.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Quel est le tirage moyen du magazine Lire ?

 

PIERRE ASSOULINE

17H15 D'ordinaire entre 110 000 et 125 000 exemplaires. 145 000 en été.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

17h14 Avez-vous réfléchi à la prise de risque ?

 

PIERRE ASSOULINE

La vie littéraire est de plus en plus procédurière.

 

DALIL BOUBAKEUR

(recteur de la Grande Mosquée de Paris, arrivé en retard, appelé au micro)

17h15 Nous avons là affaire à une œuvre pathologique. Michel Houellebecq est un névrosé. L'islam, en France, c'est 6 millions de personnes. La liberté d'expression s'arrête là où elle peut faire mal. (Il s'en va sans attendre la fin du procès.)

 

17h20 LE RECTEUR GENERAL DE LA GRANDE MOSQUEE DE LYON

J'ai peur que demain surgissent d'autres attaques de type étoile jaune. Nous demandons justice à la République

 

17h24 DIDIER SÉNÉCAL

(48 ans, journaliste à Lire, auteur de l'entretien)

L'entretien a eu lieu le 28 juin. 17h30 Michel Houellebecq n'a jamais protesté.

 

17h30 JOSYANE SAVIGNEAU

(Responsable des pages littéraires du Monde, organe de presse concurrent de Lire, appelée au micro)

Je trouve important qu'une femme vienne témoigner sur Michel Houellebecq. Pensons au 11 septembre. Michel Houellebecq est cité parce qu'écrivain. 17h36 Les poursuites sont un avatar du politiquement correct. L'entretien de Lire n'a pas été relu par Michel Houellebecq.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Lire aurait donc dû selon vous faire relire l'entretien ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU

Absolument, les gens ont droit à la musique de leur voix, au contrôle de leur parole.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL (semblant soudain intéressé)

Quel est l'usage au Monde des livres ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU

Nous faisons relire si l'auteur le demande. C'est la déontologie.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL (semblant de plus en plus intéressé)

Mais... Dites-moi... dans ce cas, n'arrive-t-il pas, de temps à autre, que l'auteur veuille apporter des corrections à l'entretien ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU (un peu gênée)

Cela arrive en effet.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

(apparemment fasciné, découvrant l'univers de la presse)

Mais... alors, arrêtez-moi si je me trompe, n'y a-t-il pas un risque que l'entretien corrigé soit, en quelque sorte plus... je ne sais pas... insipide que la version originale ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU (de plus en plus gênée)

C'est un risque en effet.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

(semblant avoir complètement perdu de vue le procès)

Et donc, au Monde des livres, entre publier la version originale d'un entretien, et la version relue, plus insipide, que choisissez-vous ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU (piégée)

Je choisis quand même l'insipide.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL (carnassier, connaissant la presse sur le bout des doigts)

C'est bien ce qu'il me semblait. (Un temps. Onde de choc dans la salle.) 17H42 Ont-ils manqué de déontologie ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU

On aurait pu mettre l'accent ailleurs.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Michel Houellebecq est-il un écrivain qui écrit au premier degré ?

 

JOSYANE SAVIGNEAU

Pas du tout. Michel Houellebecq montre l'état d'une société à un moment donné. Il faut se souvenir de Salman Rushdie qui a eu une fatwa parce qu'il a écrit un roman.

 

17h50 MICHEL BRAUDEAU

(56 ans, Rédacteur en chef de la NRF, appelé au micro)

Ce qu'on reproche à Michel Houellebecq est un délit irrélévant concernant un écrivain. Je ne le connais pas beaucoup. Mais il existe une tradition occidentale du roman. L'écrivain a une fonction critique. Il doit porter le doigt dans la plaie.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

On ne critique pas le roman.

 

MICHEL BRAUDEAU

Je n'ai pas cru à l'entretien. Il m'a fait penser à La chasse spirituelle, ce faux Rimbaud. On trouvait là une espèce de vigueur que je ne connais pas à Michel Houellebecq. Je pense que nous avons affaire à une sorte de manipulation. Je suis journaliste depuis 77. Le ton est ironique, isolent. Pour ma part, je suis athée. Je pense que Lire a eu la tentation de céder au sensationnalisme et a fait un grand cas d'un petit fait amplifié. De toute manière, un écrivain a le droit de tout dire. 18h03 L'entretien a eu un écho démesuré à cause du 11 septembre.

 

DOMINIQUE NOGUEZ

(Né en 1952, écrivain, appelé au micro)

Les écrivains sont très flattés qu'on s'intéresse à eux. Le mot religion a des sens différents, suivant qu'on le considère comme le choix d'un individu spirituel ou comme un choix démographique. Nous sommes là dans une confusion constante. Tout se passe comme si, avant la chute du mur de Berlin, quelqu'un ayant critiqué le marxisme était accusé d'être raciste. On peut juger l'idéologie sans insulter les hommes. Michel Houellebecq est quelqu'un qui ne met pas de gants. Je préfère les écrivains qui réveillent à ceux qui endorment... et l'hyperbole est une figure de style. Houellebecq n'est pas un imprécateur. Lui dit athée. D'autres religions auraient pu poursuivre. Michel Houellebecq n'est pas un méchant garçon. Ce qui est indéfendable, c'est qu'il a quelquefois de l'humour.

 

18h19 L'AVOCATE DE LA LIGUE DES DROITS DE L'HOMME

Est-ce que ça ne vous a pas choqué quand même ? Est-ce que vous ne trouvez pas qu'on joue ici un jeu dangereux.

 

DOMINIQUE NOGUEZ

Je fais partie de la ligue des droits de l'homme. (rires dans la salle)

 

18h25 FERNANDO ARRABAL

(70 ans. « Profession piéton. », Le juge, Nicolas Bonnal corrige : " inscrivez : « écrivain »")

[Ce témoignage, à hurler de rire tant Fernando Arrbal s'y montra truculent et théâtral, a déjà été retranscrit fidèlement dans La Règle du jeu. Ce qui est fait n'étant plus à faire, je me permets, modestement, d'y renvoyer – NDLR]

 

18h40 PHILIPPE SOLLERS

(66 ans, éditeur et écrivain, appelé au micro)

Je suis d'abord venu en tant qu'écrivain. Nous sommes dans la confusion entre l'écrivain et le citoyen. Un artiste est artiste 24 heures sur 24. Michel Houellebecq, c'est une très grande puissance comique. Il est doux, ironique, inoffensif. L'écrivain est un être désespérant. Vouloir dire que Michel Houellebecq appelle à la haine, c'est grotesque. Il ne choque les gens qui ne sont pas habitués à la laïcité. Michel Houellebecq est en chemin vers Dieu. Peut-être se convertira-t-il à l'islam. Impossible de penser que les lecteurs de Lire s'y soient trompés. Cela n'a pu choquer que ceux dont Voltaire disait « qu'ils ne lisent que des yeux ».

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

18h52 L'interview est-elle bien réalisée ?

 

PHILIPPE SOLLERS

Je préfère lire ses livres. C'est le problème de la lecture qui est posé.

 

L'AVOCAT DES LIEUX SAINTS DE L'ISLAM

19h20 Je représente l'Association 1901 « Les lieux saints de l'islam ». A la rentrée littéraire 2001 après la publication de Plateforme, la communauté musulmane a été choquée. Beaucoup d'observateurs ont demandé : « Qu'elle est la fatwa contre Michel Houellebecq ? » On a comparé Houellebecq à Rushdie. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris ne demande pas de fatwa, mais cette réaction est révélatrice des préjugés français. L'islam est une religion repoussoir pour certains. Les musulmans, en France, vivent en marge. Nous voulons rester dans le cadre légal. Il y a eu une infraction : la loi doit s'appliquer. Nous ne sommes pas des barbares musulmans qui vont encore une fois condamner un homme qui écrit. L'islam est considéré comme exotique sauf quand il tue. Malheureusement, cette idée préconçue est confirmée par la réaction aujourd'hui. Souvenez-vous de Bernard Pivot qui voit en Michel Houellebecq « l'imprécateur nihiliste », de la jubilation de Pivot. La fatwa consacrerait Michel Houellebecq au niveau de la religion. Les musulmans sont vus sous un prisme néocolonial, exotique, comme une religion rétrograde, paratonnerre. Depuis le début, nous faisons référence à des écrivains occidentaux, comme à l'époque de petit Mouloud et son épicier arabe. Philippe Sollers, c'est l'intelligentsia parisienne. La Mosquée de Paris fut construite en 1912, en souvenir de Verdun. Le recteur adhère aux idées de Robespierre. Savez-vous que pendant la guerre, la Mosquée a protégé 1 500 juifs persécutés ? Michel Houellebecq fait des procès d'intention. (s'adressant à l'accusé) Michel Houellebecq vous êtes un homme mercantile. Vous dîtes « il y a un morale à deux vitesses. » Flammarion est aussi l'éditeur du recteur. (Au juge) Michel Houellebecq est manipulateur. Il a remis en cause le débat. Il a mobilisé la classe littéraire française. Il peut impressionner le tribunal avec des témoins prestigieux. Assistons-nous à un procès pour blasphème ? Moi, je suis un petit avocat et je suis incompétent. Nous sommes choqués. La communauté musulmane n'a aucun lobby. Pierre Assouline a raison, par respect de la liberté d'expression nous n'attaquons pas le roman. Michel Houellebecq, comme commerçant, fait sa promo par interview. Il tient dans Le Figaro et Lire des propos similaires. Un journaliste fait son travail, il donne et commente l'info. Le Figaro a fait son travail, Lire, le contraire. (A l'accusé) D'accord, vous avez des soutiens. On connaît les sentiments de Pivot sur l'Islam. L'éditorial de Lire est malveillant. Comme partie civile, nous devons marteler avec force que nous n'attaquons pas la fiction. Monsieur Houellebecq, nous vous laissons seul dans votre petit paradis fiscal irlandais. 19h45 L’intelligentsia parisienne soutient Michel Houellebecq. Lire a réalisé un montage pour faire un opération commerciale. Il n'en reste pas moins que les propos tenus entrent ils dans le cadre légal de l'infraction .

 

19h46 L'AVOCAT DE LA GRANDE MOSQUÉE DE LYON

La Mosquée que je représente est une institution à Lyon, une institution importante mais moins que la Mosquée de Paris. Néanmoins, elle rayonne sur sa région, dans un vrai esprit d'ouverture. Nous avons eu de nombreux doutes avant d'acquérir la certitude qu'il fallait faire un procès. Attaquer l'interview d'un auteur à succès n'est pas une priorité. Nous voulons montrer la dignité des musulmans. 19H49 Ce n'est pas notre combat majeur, mais c'est important. Nous attaquons seulement la revue Lire, quatre passages. Nous attaquons les amalgames musulmans / arabes. Nous ne disons pas que Michel Houellebecq est raciste, mais seulement que les propos tombent sous le coup de la loi. Oui, il y a atteinte dès lors qu'on met en cause une religion. Oui on peut critiquer, même mépriser un religion, mais pas inciter à la haine religieuse. (Michel Braudeau écoute en fermant les yeux. Gabriel Matzneff se gratte la tête.19h53 Michel Braudeau ouvre les yeux.) Je dénonce une leçon néo-coloniale. Nous n'avons de leçon à recevoir de personne. Nous sommes ici dans le respect du texte. Quelle est la lecture ? Qui va lire ? Philippe Sollers s'amuse, mais, sur le terrain, c'est autre chose. Lire a une grande audience. Il y un poids pour la parole, il y a un prix pour la parole. 19h58 Michel Houellebecq a laissé imprimer des propos racistes. L'authenticité, c'est ce qui se passe sur le terrain. Nous sommes ici comme citoyens qui nous interrogeons sur la loi pénale. Pourquoi n'attaquons-nous pas Le Figaro ? Parce que lui, a fait son boulot. Lire est dans la démonstration gourmande. Que de scandales en perspective ! Que le volonté de faire sauter le verrou ! 20h01 Nous n'avons pas affaire ici à un racisme franc. Michel Houellebecq est malin. Il pratique un racisme de bureau. Il lance un missile sans savoir ce qui peut arriver. Derrière l'outrance des écrivains, nous ressentons un mépris. Pour la première fois, les Grandes Mosquées se sont réunies pour dire : « fin de partie. »

 

20h05 L'AVOCAT DE LA LIGUE ISLAMIQUE MONDIALE

La communauté musulmane est choquée par le propos. (Pierre Assouline lit Lire.) Lorsque les limites sont dépassées, il faut condamner. Le but de Michel Houellebecq, c'est la publicité. Michel Houellebecq change d'avis, mais en ce qui concerne l'islam, il a le même sentiment : du mépris. Pierre Assouline a raison : l'islam n'est pas un lobby, c'est une religion agressée. Ce n'est pas un lobby, ce n'est pas une religion belliqueuse. Au contraire, nous respectons la loi. Au delà de la critique, il faut prendre en considération le choc des mots. Tout le monde n'a pas la chance d'être aussi intelligent que Philippe Sollers. Nous dénonçons une opération purement mercantile. 20h09 Faire de mauvais livre c'est pas difficile. (A l'accusé) Michel Houellebecq, votre livre est non seulement mauvais, mais encore nauséabond. Il accuse une communauté dont il ne connaît rien. J'aurais voulu produire les articles de presse montrant l'impact de Michel Houellebecq dans la communauté musulmane. Nous n'avons pas de témoins aussi prestigieux, mais je vous demande une décision exemplaire.

 

20h14 L'AVOCAT DE LA GRANDE MOSQUÉE DE PARIS

Je suis fatigué mais j'ai le sentiment de faire mon devoir. Je suis l'avocat de la Mosquée de Paris depuis 30 ans. (digression en forme de petit cours de théologie. Mohammed, l'archange Gabriel, le Magnificat, le chrétien n'est pas totalement étranger au Coran. Cf. les fils d'Abraham.) Mon émotion traduit mon indignation. Moi, je pense que c'est un très bon livre. Comme l'écrit Josyane Savigneau, il s'agit d'« un nouveau Voyage au bout de la nuit ». Mais l'amalgame existe, générateur du livre : la haine fondamentale du musulman. Je rappelle le contexte œdipien concernant Michel Houellebecq. C'est une fiction qui se présente comme une fiction. Il faut lire le roman et son commentaire. La glose n'est pas séparable de la fiction. Le tressaillement est normal. Naturel. 20h20 Lire veut promouvoir son journal, sur le mode de « ce que Michel Houellebecq dit est un avant goût »,  moi je trouve que c'est un arrière goût... Michel Houellebecq est peut-être le Paul Bourget de notre époque. C'est Pierre Assouline qui donne le ton, dans son éditorial. Il le publie « pour le meilleur et pour le pire ». Hausser les épaules, c'est favoriser le passage de l'islam à l'islamisme. Plateforme fera-t-il sauter le verrou ? Pierre Assouline a raison : n'ayons pas d'indifférence. Michel Houellebecq n'a pas nié. Nous n'avons pas ici de racisme, mais une haine à l'égard de la religion. Oui, Michel Houellebecq était conscient : il écrit au premier degré. Le communiqué est un aveu. Il n'est pas raciste anti arabe. L'entretien est sincère. (20h30 On entend très distinctement, venu d'en dehors de la salle d'audience, l'air du Parrain de Coppola à la trompette). Le fait infractionnel, c'est la publication. Il n'y a pas de principe d'impunité de la littérature. Il faut des limites. On ne peut nier l'Holocauste, on ne peut inciter à la haine des musulmans. Souvenons -nous de Flaubert et de son célèbre : « Emma Bovary, c'est moi. » L'écrivain dispose d'une plus grande liberté du fait de son rôle social. Michel Houellebecq est provocateur ? Oui, c'est un délit. 20H34 Il faut choisir : ou le droit de l'imagination ou le droit des concepts. La liberté d'expression est la première des liberté mais elle est soumise à des valeurs : l'honneur, la paix sociale, la dignité. Tout le monde doit être tranquille dans la rue. Tout homme a une dimension transcendante. En clair, la liberté d'expression doit s'exercer dans le respect. Dalil Boubakeur représente une communauté musulmane humaniste. Le fondamentaliste, c'est la caricature de l'islam d'amour. Dans le Coran, "islam", c'est à dire « paix », est cité 134 fois, « guerre », 6 fois. Il faut respecter la dimension de transcendance dans tout citoyen et connaître le prix de l'invective. Je demande une condamnation symbolique.

 

20h40 L'AVOCATE DE LA LIGUE DES DROITS DE L'HOMME

Le roman doit être totalement libre. Comme partie civile, nous sommes au milieu de la défense et de l'accusation. Nous ne demandons pas de sanction exemplaire. Nous sommes dans une époque de grande confusion. Un écrivain peut tout dire, à condition de le dire dans un roman. On n'est pas écrivain 24 heures sur 24. Lire a-t-il tendu un piège, le journaliste a-t-il cherché le scoop ? Le tribunal jugera. Tout citoyen peut critiquer, haïr une religion. L'entretien mélange écrivain et citoyen. Pierre Assouline est un Tartuffe. Il ne cite que des extraits du roman. 20h49 Je comprends Philippe Sollers mais ici le problème, c'est Houellebecq, le citoyen. Je demande au tribunal de ne pas lire Plateforme.

 

20h50 LA PROCUREUR, BÉATRICE ANGELI

A quel procès assistons-nous ? Celui du roman ? De l'interview ? De Pierre Assouline ? Je reste juridique. C'est aride, pardon. Sur quel terrain se place-t-on ? Nous sommes saisis de citations publiées en magazine. C'est le propos du procès. Le tribunal n'est pas saisi du livre. Il faut s'en tenir aux infractions, à l'article 24-6 sur la provocation à la discrimination. Quels sont les éléments de la provocation ? Il faut tout d'abord viser une personne ou un groupe de personnes. Ensuite, inciter à la haine. Je ne prends pas partie sur la retranscription. Est-ce un provocation à la haine ? Attention à l'extrapolation ! On ne peut pas faire dire au texte ce qu'il ne dit pas. 20H57 On demande au tribunal un glissement sémantique de la pensée vers la communauté. (Au juge) On vous demande de dire que quand on parle de l'islam on parle forcément de la communauté. C'est un pas que la XVIIe chambre ne peut pas franchir. « L'islam est con », ce n'est pas « tous les musulmans sont des cons. » (A l'avocate de la ligue des droits de l'homme) Vous êtes dans la confusion, il faut rester basique.

Attaquer l'islam, ce n'est pas attaquer la communauté musulmane. Je demande la relaxe. Cela peut heurter. (A l'accusé) On vous dit provocateur ? Je ne sais pas. Nous ne sommes pas là pour dire ou faire la morale. Nous ne jugeons pas une responsabilité morale mais une responsabilité pénale. (A l'avocat de Lire) Je ne veux pas entrer dans la polémique. Vous avez fait un coup médiatique ? Peut-être. Ce n'est pas un délit.

 

21h07 L'AVOCAT DE LIRE

On ne sait plus de quel procès on parle. Lire est deux fois attaqué : par les parties civiles et Michel Houellebecq. On peut comprendre l'émotion des musulmans. Michel Houellebecq se dérobe : c'est choquant et dérisoire. Il se dérobe par une attaque brutale de Lire. Je répondrai point par point.

Premièrement : sur la qualification de provocation.

Madame la Procureur a raison. On ne vise pas un groupe. Une provocation « pousse à faire quelque chose en vue d'un résultat ».

  • Dans l'extrait 1 c'est certain, on ne vise pas la communauté
  • Dans l'extrait 2, Michel Houellebecq exprime un sentiment personnel. Il n’exhorte pas à la haine.

Les éléments constitutifs ne sont pas constitués.

  • Dans l'extrait 3, on parle de « religion dangereuse ». Il exprime son opinion, ne cherche pas à la faire partager. Je demande la relaxe.

 

Deuxièmement, je veux répondre à Michel Houellebecq par rapport à Lire. Le magazine serait infidèle.

  • On l'accuse d'avoir coupé ? C'est inévitable.

  • Lire aurait trop centré sur l'islam ? C'est faux, l'islam ne prend qu'½ page sur 5 pages d'entretien.

  • L'entretien n'a pas été relu ? Ce n'est pas l'usage, pour aucun auteur.

  • Lire serait dans la manipulation ? L'accusation est confuse, je n'ai pas bien compris. Comment reproduire un ton ironique ? Lire a bien fait son boulot. La preuve, jamais Michel Houellebecq n'a démenti. La dépêche AFP n'attaque pas Lire. Ce n'est pas un démenti.

 

Troisièmement, concernant les griefs des parties civiles.

  • Lire a manifesté une grande approbation de Michel Houellebecq ?

Michel Houellebecq est connu pour son goût de la provocation. Non seulement Lire n'approuve pas, mais s'en distancie. Lire a parfaitement pris ses distances. Lire n'a fait que retranscrire les propos d'une tierce personne dans un but légitime : éclairer ses lecteurs.

  • L'opération commerciale de promotion offrant un exemplaire de Plateforme avec un abonnement à Lire ?

D'une part, c'est usuel. D'autre part, qui en bénéficie ? Michel Houellebecq et Flammarion !

Le public de Lire est littéraire, instruit. Il ne prend pas tout à la lettre. Là encore Lire est innocent. Il existe un droit absolu à la liberté d'opinion et d'expression. Un droit européen, un droit et d'Homme. On peut délivrer des informations qui choquent. Le rôle de la presse est d'informer. Je demande la relaxe.

 

21h28 EMMANUEL PIERRAT, AVOCAT DE MICHEL HOUELLEBECQ

Michel Houellebecq est doux mais ce n'est pas un agneau. Il bêle rarement avec le troupeau. Ce n'est pas un « béni oui-oui ». Le fait qu'il ne soit pas un agneau explique son succès comme le bruit que font ses romans. Plateforme n'est pas un livre sur l'islam. L'islam a une place mineure dans le roman. 21h30 Il manque 3h et demie d'entretien.

 

LE JUGE, NICOLAS BONNAL

Nous ne sommes pas là pour parler du roman.

 

EMMANUEL PIERRAT, AVOCAT DE MICHEL HOUELLEBECQ

C'est pourtant le roman qu'on attaque. C'est un très bon livre dans son genre donc il fait problème. On attaque l'écrivain. Son livre qui a du succès ? Cela dérange. On lui reproche son succès. Nous n'avons pas cité Flammarion. La morale du recteur Boubakeur est à deux vitesses. C'est l'ennui d'attaquer son propre éditeur. Le conseil de Flammarion n'a rien dit. 21h41 Je fais valoir ici une pétition signée notamment par Eric Orsenna et Michel Déon. Les dommages et intérêts sont une nouvelle forme d'inquisisition. 21h48 On lui reproche d'être un écrivain et de commenter son roman dans un journal littéraire. Fernando Arrabal a vécu un vrai procès de blasphème. Michel Houellebecq est à la hauteur des plus grands auteurs. (Le juge, Nicolas Bonnal, lève les yeux de fatigue). Il n'y a pas de raison que Michel Houellebecq ménage plus l'islam que n'importe quel autre sujet. L'objet principal est-il de provoquer à la haine ? Michel Houellebecq distingue arabe et musulman. Il faut remettre tout dans son contexte. Michel Houellebecq est le contraire de ce qui dit Lire. C'est là le point générateur de cette affaire. C'est à se demander si Pierre Assouline l'a lu. Je terminerai par une déclaration de Michel Houellecq : « Les médias pour moi, c'est fini. Tant pis si tous les journalistes paient pour les brebis galeuses. » 22h10 Ce sera le dernier point.

 

(L'audience est levée).

 

On peut lire par exemple dans Libération un compte rendu de l'audience et, plus tard, dans Le Nouvel Observateur un commentaire de la relaxe, le tribunal ayant suivi les analyses du Parquet.

Lu 162 fois Dernière modification le lundi, 21 septembre 2020 06:55
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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