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lundi, 16 mars 2020 16:16

TRESORS D'ARCHIVES - Les innocents coupables, tome 1, critique et itw.

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C'était pour moi une très (trop) vieille promesse et l'anniversaire de Laurent Galandon, aujourd'hui, est une excellente occasion pour la tenir : republier au moins une plume de l'ancienne version de ce blog... qui n'avait pas que des défauts. Lorsque les librairies seront de nouveau disponibles, précipitez-vous (ma recommandation n'a pas changé) sur l'oeuvre d'Anlor et de Laurent Galandon... ainsi que, dès sa parution, sur le nouveau Virginie Lloyd, lui aussi sur les bagnes d'enfants, qui s'annonce très prometteur au vu de ce qu'elle en a laissé pour l'instant fuité. Promesse tenue. Joyeux anniversaire, Laurent !

Le premier tome des Innocents coupables (éd.Bamboo) avec Laurent Galandon au scénario et, pour la première fois, Anlor au dessin, est une réussite. Critique et interviews.

 

La vie d’un grand lecteur est faite de coïncidences, généralement préludes à de belles rencontres. Je vous racontais à l’année dernière mon rêve prémonitoire au festival Racines de ciel. En voici une autre. A peine avais-je appris avec une curiosité mêlée de tristesse que sous l’hôpital de Castellucio, en bordure d’Ajaccio, se cachaient les restes d’un bagne pour enfants que venait vers moi un nouvel album de BD dans la collection Grand Angle, de chez Bamboo : un prison break dans un bagne pour enfants en 1912. Maintenant que je ne suis plus critique assermenté et que la critique professionnelle se meurt, je peux bien l’avouer sans fard, journaliste, dans la foison des nouveautés, j’ai souvent fonctionné comme ça, sans jamais être déçu.

Ouvrons donc La fuite, premier tome de la trilogie Les innocents coupables. Ca commence très fort, et de manière très maline, par la chute… au sens propre (un des héros trébuche dans sa course haletante), et se clôt de manière toute aussi maline sur une fuite (on laissera planer le mystère sur le sens de ce mot, d’autant que « La fuite » est aussi le surnom d’un autre personnage). Aucun doute, Laurent Galandon connaît son affaire. Lorsqu’on pense bagne et fiction, c’est immédiatement Jean Valjean qui vient à l’esprit et sa force herculéenne. Le pari et l’originalité des Innocents Coupables est de dissocier la figure du bagnard de celle de l’Hercule. Comment ne pas être broyé par l’institution carcérale, fut-elle campagnarde, quand on n’a pas derrière soi un clan de Corses ou de barbus, comme dans Un Prophète ? Comment s’en sortir quand les années qui passent comptent encore double, que votre corps n’est pas encore totalement formé, que les certains matons, condamnés comme vous et complices du système, sont vos aînés de quoi, trois ans, quatre peut-être ?

Une réponse évidente : la dream team. Un pour tous et tous pour un. Prisonniers de nulle part, dans un bagne perdu au fond de la France (cf. infra pour la réponse de Laurent Galandon sur l’arrière-plan historique), ils sont quatre adolescents, réunis par un pacte d’infortune, à décider de s’évader. Quatre pour trois tomes peut-être éponymes, on voit là une nouvelle fois la patte de Galandon et son art de nous faire attendre la chute… finale. A qui devront-ils en dernier ressort la réussite ou l’échec (on espère bien entendu la réussite) de leur évasion ?

En attendant, c’est l’enfer des « marronniers » (voilà un nom de bagne qui réjouira les journalistes). Comme dans toutes les histoires de prison qui me sont passées entre les mains, le thème de la liberté se double immédiatement d’un sous-thème moral : dans un vase clos où tout se paie de manière dangereuse, impudique ou immonde, la morale se retourne sur elle-même et cette volte-face justifie pleinement l’oxymore (cf. infra) du titre. Désignés coupables par la société, nos héros sont les vrais innocents de l’histoire, par opposition aux matons et aux hommes adultes, blancs légalement, coupables moralement.

Rythme, psychologie, documentation historique, tout cela fonctionne très bien, entre série populaire (et oui, encore une histoire de frère…) et appel à l’indignation (cf. infra). Le dessin n’est pas en reste, au point que l’on se surprend à trouver des parallèles signifiants dans de purs effets graphiques (cf infra l’interview d’Anlor). On espèce donc pour Anlor une entrée remarquée dans le petit monde des bulles et sur Quelques Plumes, on est tout fier d’y contribuer.

S’il fallait résumer la lecture de ce premier tome, ce serait à la fois un « plus jamais ça » pour la prison et les bagnes d’enfants (pas gagné, cf. infra) et « vivement la suite » pour la trilogie, dont le second tome est déjà bien entamé. Au travail  !

 

 

 

Pour aller plus loin, trois questions au scénariste…

 

Même si la BD reste volontairement floue sur la localisation exacte du bagne, ces bagnes ne sont pas une fiction. Tout le travail sur l’argot, Bonnot, le background historique m’incite à penser qu’au-delà d’un prison break, vous vouliez attirer l’attention sur le souvenir historique de ces bagnes. Souhaitez-vous lever un coin du voile sur vos recherches sur l’importance de ces bagnes ? Combien, à la louche, y en a-t-il eu en France ? Quelle est la date de fermeture du dernier bagne pour enfants ?

Je ne saurais répondre précisément à cette question : je ne suis pas historien… Et j’ai un problème de mémorisation des dates et des chiffres ! « Les Marronniers » de notre histoire est directement inspiré de la colonie pénitentiaire de Mettray, petite localité d’Indre-et-Loire (tout du moins dans son organisation structurelle : bâtiments et activités…). Elle fut créée en 1839 et fermée en 1939. Dans tous les cas, ces lieux se trouvaient éloignés des villes et, bien souvent, les colons ne connaissaient pas la région.

Comme pour plusieurs de mes précédentes histoires, il me plaît d’aller en terrain méconnu ou peu exploré en bande dessinée. Mais il s’agit avant tout d’un récit de fiction avec plusieurs protagonistes, et c’est eux qui m’intéressent. A travers leurs (més)aventures, j’espère apporter un modeste éclairage sur ces lieux…

Récemment je lisais le texte de Stéphane Hessel Indignez-vous et je me suis alors dit que mes histoires étaient ma façon d’exprimer ce sentiment. Mais mon indignation avait-elle encore un sens dans la mesure où elle porte souvent sur des événements ou des thèmes du passé ? Après réflexion, je pense que oui. Le passé résonne souvent – de façon discordante – avec notre présent. Prenons l’exemple des « Innocents coupables » : alors qu’après la Seconde Guerre mondiale, les derniers établissements de ce type fermaient faute d’effets satisfaisants, l’état rouvre dès 2004, quatre centres éducatifs fermés pour jeunes délinquants mineurs… Certes, ce ne sont ni les mêmes strucutres, ni le même « public ». On peut néanmoins se poser quelques questions…

 

Les innocents coupables, tagada, je n’ai pas fait ma khâgne pour rien, c’est un oxymore, une alliance de mots contraires. C’est la première fois que je vois un scénario construit sur un point de grammaire. L’adjectif est-il « innocent » ou « coupable » ? ou tantôt l’un tantôt l’autre suivant les personnages comme il y a un double sens dans Les Misérables, les très pauvres et les immoraux ?

Votre question est aussi inattendue qu’intéressante ! Mais la réponse n’a jamais fait de doute : l’adjectif est coupable ! En effet, les gamins envoyés dans ces établissements étaient certes « coupables » de divers larcins ou actes discutables mais ceux-ci avaient été le plus souvent commandés par la misère. La pauvreté – matérielle, sociale, culturelle – constitue le terreau favorable aux dérives de toutes sortes. Et on ne peut être « coupable de pauvreté » car ce n’est jamais un choix (tout du moins dans nos sociétés occidentales).

 

Il manque un personnage au bagne : le prêtre. Une église, une croix, un clocher, une religieuse, mais pas de prêtre et les enfants ne sont pas encore entrés dans ce bâtiment. Innocent et coupables les bagnards, l’administration, le journaliste… bientôt l’entrée en scène d’un prêtre innocent coupable ?

Le prête apparaîtra en toute fin du second tome (en cours de réalisation) mais il ne deviendra pas - à priori - un personnage de premier plan (car le 3ème et dernier tome est seulement en cours d’écriture même si les grandes lignes et la conclusion sont déjà tracées…). Sans que ce soit spécifié, je partais du principe que le prêtre ne venait à la colonie que pour l’office dominical, comme ce fut le cas dans certaine colonie.

 

Le Facebook de Laurent Galandon

 

Et à la dessinatrice… (en fait on avait envie de poser bien plus de trois questions… Oups, ça s’est vu).

 

il y a sûrement une belle histoire derrière ce "changement de cap" auquel vous faîtes allusion en dans la dédicace de l’album. Peut-être avez-vous envie de la raconter.

Ah oui, pour moi, cette histoire prend une belle tournure en ce moment. C'est celle d'une petite fille qui, aussi loin qu'elle se souvienne, a toujours rêvé de faire des bandes-dessinées... j'ai même souvenir, un jour que j'étais penchée sur les cases d'un album, d'avoir eu hâte d'apprendre à lire pour mieux comprendre les histoires. Bref, le dessin me tenait fermement depuis toujours mais c'est en animation que j'ai finalement fait mes armes. Principalement volume animé (pâte à modeler en stop-motion) avec "Qui Veut du Pâté de Foie ?", puis animation et réalisation sur une série pendant quelque temps.

Et puis, la trentaine se profilant, j'ai pensé que j'avais assez tourné autour du pot et qu'il fallait bien tenter sa chance pour ne rien regretter. Mes amis Gunt et Coralie, qui ont travaillé avec Bamboo, m'ont encouragé à monter et présenter un dossier de projet BD. Contacts avec quelques éditeurs, bonne accroche avec Bamboo et Hervé Richez, qui m'a proposé de lire le scénario de Laurent. L'histoire m'a beaucoup plu : sensibilité et humanité, en pein milieu hostile... Mes essais les ont convaincu et on a démarré.

Me voilà donc comblée, d'avoir mis un pied dans le monde de la BD, qui plus est avec la chance d'être entourée d'un scénariste comme Laurent, et d'un éditeur pour qui l'attention, l'implication dans les projets et la qualité de la relation humaine semblent être les maîtres mots.

 

Les Innocents Coupables, tagada, je n'ai pas fait ma khâgne pour rien, c'est un oxymore, une alliance de mots contraires. Comment s'y prend-on, concrètement, pour imaginer graphiquement des personnages qui sont à la fois innocents coupables et enfants adultes pour les personnages principaux, mais les adultes (le directeur, le journaliste...) sont tout autant à la fois coupables et innocents voir, en tirant à peine la corde, enfantins. En fait, pour l'instant, on a l'impression que la rédemption vient des femmes, la mère, l'infirmière, la femme nue. Ce n'est pas innocent, justement, dans une BD, dessiner une femme nue quand beaucoup d'ados, moi le premier, ont d'abord découvert les corps de femme à travers les BDs. Ce n'est pas innocent, non plus, de rendre antipathique un personnage qui refuse le dessin d'une femme nue. Mise en abyme de dessiner le dessin d'un personnage qui sait dessiner. Ce n'est pas qu'une BD à suspens, style série télé. C'est aussi une BD morale sur l'idée d'innocence. C'est peut-être une lecture qui n'engage que moi, mais l'idée de dessiner un oxymore m'intéresse beaucoup. Je suis sans doute à mille lieux de votre démarche, mais justement j'aimerais savoir ce qu'on a dans la tête quand, un moment, on se dit "Bon voyons, un innocent coupable, je vais dessiner ça comment ?", transposer la morale en esthétique, c'est un bien grand mot, mais tout "bêtement" en traits et en couleurs. Au passage, c'est très subjectif, mais je trouve les couleurs de l'album très réussies.

C'est de la triche, ce point 2 cache une foule de questions !

Imaginer les personnages, cela vient tout-à-fait naturellement. Dès les premières lignes d'un scénario, ou d'un roman, je mets des visages sur les personnages... Que l'on soit innocent ou coupable, ce n'est heureusement pas écrit sur nos visages. D'ailleurs, on peut être innocent un jour et coupable le suivant, ou aux yeux des uns puis des autres. Quant au fait d'être enfant-adulte, parfois, sur les expressions de nos jeunes garçons, j'ai le sentiment que l'enfance prend le dessus, puis que les traits sont presque adultes. Mais c'est un âge de mutations, et leur arrivée aux "Marronniers" change aussi nos héros.

Sur la question des femmes, je ne me risquerai pas à trop analyser les sens multiples que peut revêtir leur présence parcimonieuse dans ce 1er tome, par peur d'extrapoler sur les intentions scénaristiques de Laurent. Je dirai simplement que leur représentation, fugace (infirmière), nostalgique (mère de Jean) ou fantasmée (les femmes dessinées), a le double rôle de donner une petite bouffée d'air au lecteur en quittant la trame du milieu carcéral, et lui permettre aussi de voir la carapace des personnages de fendre un peu : leurs émotions sont à fleur de peau lorsqu'ils côtoient ces femmes, en lesquelles le souvenir de leur propre mère n'est jamais loin... pourtant l'enfance doit leur sembler, elle, bien loin ! En fait, selon moi (et attention, ça n'engage que moi !) ce sont plutôt les mères qui sont fantasmées, dans cette histoire. Et si le Marbré refuse l'image d'une femme, c'est parce qu'il a tiré un trait définitif sur sa mère, et donc renié en quelque sorte son humanité, sa génèse.

Pour revenir enfin à transposer la morale en images, la fluidité du scénario de Laurent était telle que cela coulait souvent de source. La réflexion se nourrit peu à peu, au fil des pages, et le scénario, comme je l'ai dit plus haut, a facilement suscité les images mentales qui m'ont permis de voir les personnages et d'agencer les rythmes et les cadrages.

 

Toute la BD incite à prendre en compte les caractéristiques saillantes des personnages. Je ne l’avais pas remarqué à la première lecture, mais, de même qu’il y a une fuite et un personnage surnommé la fuite, le visage de le marbré et celui de la fuite trouvent un écho sur … la robe du cheval du fils du directeur. Qui du visage ou du cheval a précédé l’autre ?

Les garçons de la colonie des "Marronniers" ayant tous plus ou moins le crâne rasé, la même tranche d'âge, les mêmes vêtements, la difficulté principale résidait dans le fait de les différencier, sans quoi le lecteur se serait vite perdu ! Les caractéristiques physiques, ou signes particuliers, étaient donc un moyen efficace pour individualiser nos personnages : taches de rousseur, cicatrices, oreilles décollées ou dents manquantes...

C'est Laurent qui, dès l'écriture du scénario, avait voulu le personnage du Marbré grêlé, en référence notamment aux maladies telles que la petite vérole, qui sévissaient au début du XXè siècle.

Quant au cheval, c'est purement graphique ! L'idée d'une robe pommelée est venue lors de la mise en couleurs, une fois encore pour bien différencier les 2 cavaliers qu'on voyait surtout en plan large.

 

Feuille à feuille, le blog d’Anlor

 

Couvertures et extraits de la trilogie Les Innocents coupables sur le site des éditions Bamboo

 

Lu 409 fois Dernière modification le lundi, 21 septembre 2020 06:54
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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