Deux plumes en deux mois et demi. Quel rendement !
Je ne m’en aperçois qu’en écrivant ces lignes, mais, de même qu’aux échecs un joueur peut s’attarder durant des minutes interminables, puis enchaîner les coups à la vitesse d’un blitz ; de même, d’avoir autant traîné, je pense être en avance. Il s’est en effet produit un petit miracle hier : à force de rester immobile, j’ai réussi à attraper mon ombre. Lucky Luke tire plus vite que la sienne, j’écris plus lentement que la mienne. De ne rien voir venir, elle s’est approchée, curieuse, taquine, déçue… ET CRACK ! Dans la boîte, pour que je puisse la regarder.
Je n’avais jamais eu la patience de le faire, mais, hier, j’ai achevé une sauvegarde papier de Quelques Plumes, ce qui a été l’occasion de relire tout le site. Tout le monde connaît le « Je est un autre. » de Rimbaud. Je ne suis pas certain d’avoir compris ce que Rimbaud entendait par là, mais je pense savoir aujourd’hui ce que la formule signifie pour moi. En lisant ces papiers miroirs d’encre, j’ai découvert cette image que je projetais autour de moi, cet écrivain qui se cherche, obnubilé par la mort imminente de sa grand-mère et qui voudrait même cesser de respirer si cela pouvait tuer le temps qui passe. Le couvent de Vico, en Corse, l’a écrit noir sur vert dans son bulletin mensuel de mai. C’était la première fois que ce mot apparaissait officiellement, comme si l’on m’avait baptisé ou plutôt ordonné. « Ecrivain », une charge à peine moins lourde que celle de prêtre, si lourde qu’il m’a fallu du temps, du silence, du recueillement pour en prendre conscience. Saint Augustin, plaçant ses mots dans la bouche de Dieu, Lui fait dire le célèbre « Tu ne me chercherais pas si tu ne M’avais pas déjà trouvé. » Dans toute ma valse-hésitation entre religion et scepticisme, il doit bien y avoir une certitude que je cherche encore, mais je n’hésite plus sur ma voie d’écriture : comme Perceval, j’ai finalement trouvé mon nom, il m’attendait depuis l’enfance. Le journalisme n’aura été qu’une étape, presque un hasard, comme disait Coluche, je fus « reçu premier à un concours de circonstances ». Tout surpris de ma carte de presse, j’ai fait un peu ce que j’ai voulu, d’abord parce que, en matière de webjournalisme, Eric Mettout et Nathalie Riché étaient ouverts d’esprit, notre métier s’inventant au fur et à mesure dans la course à l’audience, et ensuite parce que, sur support papier, Pierre Assouline et Michel Crépu avaient l’élégance de laisser leur rédacteurs travailler librement.
Au fond, quel étrange oiseau j’ai dû être, journaliste si peu passionné par l’actualité, distrait quelques années par la mécanique du petit monde des lettres, mais soupirant toujours après le sens, le temps, les grands espaces et les grandes profondeurs. Pourtant, si le journalisme littéraire ne m’a pas appris à aimer les livres (je les aimais depuis toujours), il m’a appris à aimer les gens, les lecteurs comme les auteurs que j’ai eu le privilège d’approcher. Mon rêve étant de les mettre les uns et les autres en contact. En cela, je pense que j’ai fait le job, avec une pointe de jalousie pour cette élite qui me livrait des trésors mûris pendant des mois ou des années et à qui je ne pouvais rendre justice qu’en quelques paragraphes dans le meilleur des cas. Auteur, c’est presque prêtre, prêtre du divertissement, de l’éros, de l’absurde, du sens etc., qu’importe : Tolkien (mais Tolkien était catholique) pousse la dignité de la fonction jusqu’à employer le terme de « subcréateur », auteur doué d’une étincelle de création, image du flamboiement du Créateur majuscule. J’ai beaucoup réfléchi à cela. J’ai attendu la Pentecôte, fête de l’inspiration divine pour les Chrétiens, fête du don de L’Esprit. J’ai même prié, honnêtement, pour qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire, des langues de feu comme dans les Actes des Apôtres. Le jour dit, il ne s’est rien passé de spectaculaire. Je ne me suis seulement souvenu d’un texte de Saint Paul que tous les mariés connaissent, un hymne à l’Amour, où revient en anaphore la certitude de l’apôtre : « s’il me manque l’Amour », tout le spectaculaire, miracle et martyr, n’est rien et ne sert à rien. Alors j’ai su qu’il ne me fallait plus attendre. Un couvent catholique m’avait baptisé, confirmant l’un de mes secrets les plus précieux, j’ai alors demandé à Marc Bourdeau, mon frère du bout du monde, le webmestre de ce site, de parachever ma sortie de chrysalide en changeant un mot, juste un mot, sur l’étiquette à destination des moteurs de recherche : qu’ils lisent non plus « Quelques Plumes est un site du journaliste Philippe Perrier, et plusieurs contributions à travers le monde d’amis. » mais « Quelques Plumes est un site de l’écrivain Philippe Perrier, et plusieurs contributions à travers le monde d’amis. » Marc est musulman, c’est l’un des hommes les plus attentifs aux autres que je connaisse. Je tenais à ce que ce soit lui, et pas un autre, qui écrive « écrivain » sur le net le jour de la Pentecôte, et pas un autre jour. Toujours ma folie des symboles, dans ce siècle où l’Islam et l’Occident se déchirent, toujours ma volonté de littérariser ma vie, alors que bien souvent ma vie s’en charge toute seule et bien mieux que moi.
Nous nous sommes remis au travail. Grâce à un nouvel aménagement des liens vers les médias sociaux, les liens « lire la suite » qui acccompagnent chaque article sont bien plus visibles. De plus, désormais, d’un clic, vous pouvez proposez un article à Digg, qui recense le meilleur du web. La grande nouveauté, toutefois, c’est l’arrivée d’un petit oiseau bleu, Twitter, dans la colonne de droite de Quelques Plumes. Un oiseau et des plumes : avouez que nous étions faits pour nous entendre. La rédaction de mon premier roman, que je n’en finis pas de commencer de commencer à travers des commencements qui n’ont jamais de fin, me prendra désormais l’essentiel de mes journées. Je n’oublie pour autant ni ce site et ni le net : ils ont bouleversé ma vie. Un petit oiseau bleu, une plume taillée avec soin devant la mer vous apporteront des pépiements et des chatouilles aussi souvent que possible, même si ma priorité reste, de manière ferme, le roman. Affaire à suivre donc… sur quelquesplumes.info et, depuis aujourd’hui, sur http://twitter.com/PhilippePerrier
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