dimanche, 10 décembre 2017 20:30

"C'est ta chance"

Écrit par
Évaluer cet élément
(0 Votes)

« Voler au secours de la victoire ». Je dois l'allitération à Jean-Christophe Rufin, que j'avais soutenu à fond du temps d'Auteurs.net (je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...) pour son « Rouge Brésil » en lice pour le prix Goncourt, qu'il décrocha finalement contre les pronostics de l'intelligentsia parisienne. J'avais quoi ? 22 ? 24 ans ? Et j'avais misé sur le vainqueur, contre le vent. Sensation extraordinaire... que je ne connais pas ce soir.

Ne vous fiez pas aux drapeaux à tête de Maure que vous verrez partout à la télé (BFM et les journalistes qui n'y comprennent rien). Ce soir, la Corse n'est pas noire et blanche. Elle n'est pas « identitaire », elle est rouge, « Rouge Brésil », du nom de cette teinture si rare. Ce soir, la Corse, ma petite Corse est faite de ce bois si rare et si précieux qui faisait rêver Jean-Christophe Rufin. N'écoutez pas ce qui vous parleront de destruction, d' « œuvre au noir » Ce soir, je maintiens, mordicus, n'est pas une soirée Youcernar, mais bien une Rufinade.

 

L'année suivante, je crois, deux ans plus tard à tout casser, Rufin entrait à l'Académie française, qu'il est ridicule de ridiculiser. Lisez, lisez Aristide Nerrière pour « La Corse, un temple à ciel ouvert ». Dans le souvenir qu'il m'a laissé, je suis presque entièrement d'accord avec lui. Ce soir, c'est l’œuvre au rouge, l'alchimie du Grand Œuvre, qui est en train de prendre, dans la rue, puis (puisqu'on parle déjà du 3e tour) dans l'Assemblée de Corse, qui sera une collectivité unique.

Dans je ne sais plus quel James Bond, mais peut-être que j'invente (quelle importance?) le bad guy dit à Bond: « Une fois, Mr Bond, c'est un hasard. Deux fois, c'est une coïncidence. A partir de trois, cher James, c'est de la provocation. » Je ne voudrais pas être à la place de l'intelligentsia parisienne ce soir. Parce qu'il va être de plus en plus difficile de mettre de nationalisme sous le tapis sous prétexte que les Corses pourraient tourner avec le vent et revenir à droite, ce qu'ils sont traditionnellement, il me semble. Le FLNC a deposé les armes (mais il n'a pas dit où, notait Tignous, je crois, avec malice). Du coup, étonnez-vous de l'effet Gandhi.

Une nation est en train de naître. Elle fait un pas, un pas de plus. Nerrière, splendide sur ce coup-là (même si, encore une fois, il voit un temple où je vois une église), parle de la Corse comme de la planète Saturne qui a failli devenir une étoile, une nation indépendante. La Corse qui aurait pu, se lamente Aristide, si, et seulement si.... Et Nerrière de s'extasier publiquement que l'Histoire semble repasser les plats du XVIIIe....

Il fait nuit sur Ajaccio, évidemment. Mais, de ma fenêtre, avec les yeux de mon cœur, je vois la Méditerrannée « Rouge Brésil », je suis à mi-chemin du centre ville, de la permanence nationaliste, mais j'entends d'ici, avec les oreilles de mon cœur, les « May the Force be with you » (ne jamais oublier que le FLNC fut fondé un 4 Mai. May, the Forth.).

Il pleut, la météo dit « vigilance orange ». Au Ministère de l'Intérieur, au sein de l'Etat qui est, de toute dernière nécessité (Hobbes, je crois, mais qu'importe, je vole, butine, et pique, épique) " le plus froid de tous les monstres froids". Au sein des structures de l'Etat français, ce soir, je les entends penser dans ma tête, c'est l'alerte rouge : « région en rébellion », risque de scission du Grand Corps Malade. Ce soir, au Ministère de l'Intérieur, c'est « Alerte Rouge Brésil »

Le coup suivant sera probablement le Kung-Fu de l'Autruche : faisons semblant de rien, comptons sur l'inertie, le pourrissement, comptons sur une reprise de la lutte armée qui nous donnerait un excellent prétexte pour déterrer la hache de guerre. Mais non, mais non, je sens la tentation là, l'impatience là chez certains nationalistes. Le côté « On a joué le jeu, on a été démocrate, nos revendications (statut de résident, reconnaissance du peuple corse, coofficialité, libération des prisonniers politiques, etc) sont biffés d'un trait de plume ? Nous voilà légitmes pour BOUM BADABOUMER !!! Et reprendre les nuits bleues.

« Toujours en mouvement, l'avenir est », dit Maître Yoda. « Puissante est la Corse dans ma famille », dit Maître Perrier. De quel côté penchera le nationalisme corse quand l'Etat français refusera, et IL REFUSERA car, m'explique Spinoza, il veut persévérer dans son être, d'entendre ses revendications ? Personne, évidemment, ne le sait. Je sens un « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette », le premier,de nous deux qui sera violent sera écrasé par l'autre.

Ce qu'il faut bien comprendre, enfin, je crois, c'est que les Corses ont le sens de la Justice chevillé au corps. Le plus froid de tous les monstres froids est capable de les pousser sciemment dans la case Vendetta, dans la case colère, dans le côté osbcur de la Corse. Jeu dangereux et jeu de fou ! Si les nationalistes « lumineux » résistent, sans autre violence qu'un bulletin de vote, sans autre arme qu'un chapelet, un « Dio Vi Salvi Regina » et un Gradus ad Parnassum, la sécession sera totale, solaire, évidente.

 

Je ne suis que moi, bien entendu, une voix, un epsilon, un fétu de paille sans pensée politique. Je n'ai pas suivi la campagne en détail : je passais le concours « Grande Ecole du Numérique » de l'Afpa/Aflokkat. Mais justement, parfois, quand on a le nez dans le guidon, on ne voit plus les choses.

Qui suis-je ?

Un epsilon qui est en train de vous faire toute une tartine parce qu'il a l'impression de courir après l'Histoire avec une Majuscule. Un epsilon qui a « volé au secours de la Victoire ». Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni ne me liront jamais. Encore heureux : leur agenda vient d'exploser. Je parle seulement au cercle de mes amis et des lecteurs de Quelques Plumes, dont je ne suis pas certain qu'ils connaissent tous la Corse.

Ce soir, je vous parle de moi, « je suis à moi-même la matière de mon post », et il vous faudra toute votre amicale patience pour me supporter.

Qui suis-je ?

Je suis Philippe Perrier. Philippe Paul Joseph Perrier. Petit-fils de Joseph Mattei, élu gaulliste aux municipales de Coggia. Fils de Daniel Perrier, humble pinzuttu, humble continenal tombé amoureux de la Corse, et d'une Corse, d'où ma naissance. Papa n'a jamais fait de politique. Il demandait juste à être là, quelque part, sur les bancs d'une église, en Corse, le dimanche, et au boulot, en semaine. Le boulot, ce fut l'hôpital, en gériatrie. C'est terrible,la gériatrie, même en Corse. C'est honteux, la gériatrie, même en Corse, où la vérité du terrain est parfois, pas toujours, mais quand même parfois qu'on laisse crever la bouche ouverte les petites vieilles devenues gâteuses et plus elles crèvent vite mieux c'est : hop, un héritage qui tombe. Papa a toujours voté, je ne dirai pas pour qui car il ne s'est jamais engagé publiquement sur une liste. Par contre, il m'a légué son nom, son nom de pinzutacci, son nom de « sale étranger » qu'on m'a jeté à la figure comme une honte dans les cours de récré car c'est cruel, un enfant, c'est pervers et polymorphe, coucou Freud.

Qui suis-je ?

Je suis le petit-neveu de Jean Dragacci, fondateur de la CFR, acronyme pour Corse Française et Républicaine. Gamin, j'ai défilé dans les rues de Cargèse derrière mon tonton. J'avais les stylos bics goodies de la CFR et cela m'était une immense fierté. J'étais Français. Point. La Corse était Française. Point. Républicaine. Point. Les nationalistes n'avaient qu'à se taire. Point. D'ailleurs, pendant longtemps, ils n'ont pas été les bienvenus à Cargèse, où, par tradition historique, on est loyal au plus froid de tous les monstres froids, car le monstre est puissant et neutre religieusement : il tolère que les Grecs de Cargèse sauvegardent ce qui est le plus précieux pour eux. A savoir ? A savoir la divine liturgie de Saint Jean Chrysostome. Les icônes du Mont Athos qu'ils ont porté durant leur exil.

En vérité, je vous le dis ;-) Longtemps, les Cargésiens furent loyaux à la France, en souvenir de Gênes, autre monstre froid, qui les protégea d'un monstre encore plus froid : l'Islam conquérant de l'époque qui voulait les convertir de force. Plutôt crever ou fuir que renier la Trinité. On est comme ça à Cargèse.

Qui suis-je ?

Petit à petit, tout doucement sans faire de bruit, un spectateur des Muvrini, des chanteurs natios dont c'est limite s'ils n'étaient pas accueillis au petit plomb dans l'enclave grecque. Des CDs d'une beauté absolue, des chants d'éternité dont je ne comprenais pas une parole, seulement la musique, cœur à cœur, racines à racines. Puis, de temps en temps, un message politique, en français, pendant les concerts. Un peu d'Histoire de la Corse, moi qui suis piteux en Histoire et vit, justement, dans l'éternité. A nostra storia, l'histoire du peuple corse que la France, froid d'entre les monstres froids, m'avait censuré à l'école. Que l'on ne se trompe pas sur ma pensée. Tout cela est une histoire de rapport de puissances à puissances, de vouloir-vivre à vouloir-vivre.

Si la Corse devient un jour une nation à part entière, elle sera elle aussi la plus froide des manticores froides. Peut-être tempérée seulement par l'hymne à la Vierge, qui, elle, n'est que douceur.

 

Qui suis-je ?

Petit à petit, par les hasards millimétrés de Youtube, un fan de Canta U Populu Corsu. des Di i Argusci di Pascale, et de toute la bande du riaccustu, Ils avaient peut-être tort, mais putain qu'ils chantaient bien !!!

 

Qui suis-je ?

Je suis Philippe Perrier. Ex grand prix d'excellence littéraire du lycée Lacordaire. Ex Khâgneux de Lakanal, meilleure prépa de France pour les Lettres Modernes. Diplômé d'une Maîtrise de Littérature Moderne avec mention TB de Sorbonne Nouvelle. Ex journaliste de l'intelligentsia de L'Express (coucou Christophe Barbier qui était alors aux manettes du service politique), de Lire, de La Revue Des Deux Mondes (mais sans le salaire de Pénélope Fillon, je vous rassure tout de suite). Ex pigiste pétant câble sur câble à force de tirer le Diable par la queue, d'essayer d'aligner du diamant noir en français et d'être payé en hamburgers pas toujours frais.

 

Il y a quelque chose de pourri au Royaume de France.

 

A la fin, zut et MERDRE, un littéraire comme moi, ça devrait pouvoir gagner sa vie en France en mettant un mot après l'autre, si la France était bien faite. Mais elle ne n'est pas.

 

Qui suis-je ?

Un chômeur à qui L'Express a proposé de raser gratis, ce que j'ai refusé (tout se paie, disait Minà). Un petit (enfin, un gros, je suis obèse) chômeur handicapé qui mendie pendant plus d'un an avec Cap Emploi un stage à la bibliothèque d'Ajaccio pour se faire finalement dire que... non, même pour un stage gratuit pour la ville, ça va pas être possible.

 

Qui suis-je ?

Un ex rédacteur de RCF, qui m'a remis le pied à l'étrier : confiance absolue et catholicisme absolu. J'ai le mug de la radio sous les yeux, comme un trophée sucré, juste à côté d'un autre mug, amer, mon mug Docteur House, car j'ai des soucis de santé abominables.

Qui suis-je ?

Désormais un étudiant de la « Grande Ecole du Numérique » corse. Ca peut paraître prétentieux, de la part de cette petite bonne femme, cette Josepha, je crois, candidate sur la liste nationaliste, de lancer une « Grande Ecole » en Corse pour « faire de la Corse une Terre d'excellence dans le domaine du numérique et doter ce pays (sic, le représentant du Préfet s'étrangle) des outils dont il a besoin ».

 

Qui suis-je ?

Un epsilon, un électeur. Même pas un philosophe politique, même pas un écrivain engagé. Je n'ai pas de carte d'un parti. Je n'ai pas envie d'en prendre une.

J'ai une vieille carte de presse, qui fait encore ma fierté parce que je me trouve jeune et beau dessus (Dieu que c'est dur d'être moche à vingt ans). Et parce que je suis fier de chaque mot que j'ai publié dans la presse à la sueur de mon front.

 

Qui suis-je ?

Une goutte d'eau dans un tsunami. Mais une goutte d'eau bavarde. Une goutte d'eau qui chante.

Je ne suis pas « identitaire », mais, désormais, je me sens autant corse que français. Binational. Et j'aspire à une « paix des braves » entre Sampiero et Cyrano (mais où sont-ils ?)

J'ai voté Siméoni. Aux deux tours.

Ce n'est pas un blanc-seing. Ce n'est pas la promesse de voter nationaliste à vie.

C'est le constat de citoyen que la Corse, en général, et ma vie, en particulier, va mieux depuis que les natios sont au pouvoir.

C'est un vote égoïste. Je persévère dans mon être. Je ne me suicide pas : principe de base en politique. C'est un vote égoïste : tous les votes le sont, même ceux des prétendus « lendemains qui chantent ».

Ce soir, moi aussi, j'ai envie de chanter avec la Corse tout entière.

Ce soir, je vais dormir, finalement, mais je me sens rouge, « Rouge Brésil » de honte d'avoir volé au secours de la Victoire, qui ne m'a pas attendu et aurait tout écrabouillé sans moi de toute façon.

D'habitude, je n'aime pas ça. D'habitude, j'aime aller contre le vent. Les sensations y sont plus fortes.

Un paese dà fà. Un pays à faire, disait le slogan Simeoni. Après tout, pourquoi pas ?

Ce soir, tant pis, ils ont trop fait de bien, je m'autorise une familiarité.

Je chante dans ma tête. Je chante pour Gilles et Jean-Guy que je ne connais pas, qui n'en auront rien à battre et ils auront raison, en route qu'ils sont vers le plus froid de tous les monstres froids : l'Etat corse.

 

Ce soir, il fait chaud et j'ai froid. Je chante du Goldman, après le Rouge, l'Or.

 

O Gilles, O Jean-Guy, tu as eu ma voix, deux fois, un epsilon dans un tsunami. Un fois, c'est un hasard. Deux fois, « C'est ta chance. »

Lu 501 fois Dernière modification le lundi, 11 décembre 2017 00:06
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire, métis corso-greco-mayenais, taquineur de muses à ses heures perdues et actuellement stagiaire de la formation professionnelle "Grande Ecole du Numérique" Afpa/Aflokkat sur Ajaccio. Trois manuscrits achevés, deux en cours.

Éléments similaires (par tag)

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'entrer toutes les informations requises, indiquées par un astérisque (*). Le code HTML n'est pas autorisé.