mercredi, 02 novembre 2011 19:32

Lettre à mes défunts, écrite au début de la nuit

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Bonsoir Mina, bonsoir Missia, bonsoir Pépé, Mémé, tout l’arbre de mes ancêtres que nous n’avons pas réussi à reconstituer plus loin que le XVIIIe siècle. Bonsoir famille de cœur, monsieur Ringade, humble et saint organiste de Cargèse, que je n’ai jamais oublié ; bonjour l’ami parti avant, Jean-Philippe, qui doit maintenant voguer entre ciel et Terre, sur l’océan des lunes de Diane. Bonsoir à tous, bonsoir au début de la nuit.

 

 

C’est votre fête ce soir. Que vous dire, sinon que mon regard sur vous a changé, infusant par espace une foi dans les vivants, ce qui, je crois, était votre plus grand souhait. Et ces photos, vos photos… Lorsque je les regarde, ce ne sont pas, évidemment, les images qui sortent du cadre, mais la densité de leur présence qui  n’en est pas moins grande, votre regard pas moins actuel, votre soutien pas moins solide.

Adolescent, je pleurais sur la perspective de ma propre mort. Un peu plus mûr, j’ai accepté la mienne mais pleuré sur la vôtre : Jésus n’a-t-il pas pleuré en apprenant la mort de Lazare, lui qui avait le pouvoir de le ressusciter ? Aujourd’hui, je ne pleure pas, je vous aime, comme je sais que vous m’aimez, que vous entendez le clapotis de mes touches et je serais prêt à renoncer à « l’éternelle gloire » de l’hymne corse pour passer l’éternité, en toute discrétion, avec vous. Mais peut-être n’ai-je pas encore compris ce que les anciens Corses entendaient par la gloire…

Chers défunts, je vous dédie cette page comme une petite flamme, une fleur de mémoire car pour moi aussi les jours flétrissent et je vous rejoins un peu plus à chaque instant. Des générations monteront que je ne comprendrai peut-être pas, des repères, des repères… Vous êtes les miens, toujours et à jamais.

On ne peut pas choisir l’écriture comme établi sans posséder au cœur un immense respect des morts, non seulement de leur petit rien, de leur petit reste : ces quelques milliers, dizaines ou centaines de milliers de mots, qu’importe le nombre ; mais encore leur présence, cette ivresse qui vous saisit dans une sorte de, le mot m’échappe faute de culture, de « chamanisme » peut-être, de communion, sans doute bien plus sûrement. Chers défunts, je suis le livre que vous n’avez pas encore écrit, ou qui s’est perdu dans les failles de l’Histoire, l’ascension de notre sang, lignée de trèfles bonne à nourrir les vaches et porter chance. Chers défunts, j’ai vieilli assez, maintenant, pour comprendre que tout cela n’est qu’une histoire de détachement, trois petits tours debout, droit mais humble, comme nous devrions l’être tous vu notre fin certaine. Au mieux, tout cela devrait ressembler à une fête d’école primaire, chacun jouant son numéro sous votre regard, sans obscénité ni violence. Hélas, on peut ne pas vouloir jouer.

Plusieurs traditions millénaires prêchent un temps de purification après la mort. Chers défunts, je veux croire que mes mots de tendresse vous aident là où je ne peux pas vous atteindre autrement qu’en ayant foi en l’invisible, en attendant de vous rejoindre à mon tour, oh, pas loin, pas loin, simplement, comme me l’a révélé ton enterrement, Jean-Philippe, dans la pièce à côté.

 

Dernière modification le mercredi, 30 novembre 2011 18:02
Philippe Perrier

Écrivain
Rédacteur en Chef

Website: www.quelquesplumes.info