mardi, 16 août 2011 21:31

Rendez-vous vite au Shanghai Club

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Parfois, quand une œuvre vient de vous mettre une claque de beauté, on n’ose pas le lui dire tout de suite, pas si haut, pas si fort, on voudrait passer un doctorat de séduction avant, comme si les plus grands érudits étaient, de manière systématique, les meilleurs amants. C’est tout le paradoxe de mon rapport et du rapport de quelquesplumes avec l’œuvre de Jacques Baudouin, qui m’avait pétrifié l’année dernière, chez Lattès, avec Petit Mao. Evidemment, cher public, vous n’en avez rien su et je m’en suis rongé les sangs toute l’année.

 

Cette année, cher Jacques, promis, je ne vais pas vous louper et inutile de vous cacher derrière l’un de vos personnages qui lâche, prudent, " " Je me méfie beaucoup des gens qui disent du bien de moi… " "

Vous êtes de la race des Rufin, des Madison Smartt Bell, de ces hommes qui ont une terre chevillée à l’âme, enivrante comme une concubine. Petit Mao, c’était Forrest Gump à l’envers. Non pas seulement, comme il était si facile de le voir, la Chine maoïste vu au spectre (au sens fort) d’un fils naturel de Mao écrasé par l’Histoire et son père Maojuscule. Pourtant Dieu sait combien j’ai fréquenté les vampires… mais jamais je n’avais lu de fantôme, de vrai fantôme. Je l’avoue, vous m’avez fait peur et j’en ai presque pleuré. Parce que derrière le cours d’histoire se cachait un cours de théologie inversé sur la Providence absente. Là où la chance de Forrest justifie le capitalisme et le rêve américain, vous montriez avec si peu, si peu de chair, dans un texte raclé jusqu’à l’os, un texte que l’on devinait raturé jusqu’à la manie, le choc du communisme, l’explosion de la fraternité communiste contre un fétu de paille : l’amour d’un fils pour son père, l’un des derniers bastions de notre humanité, pire, de notre animalité. Ouf, c’est dit, mais j’ai failli ne plus jamais revenir.

 

D’ailleurs, vous avez dû le sentir, et sentir que je n'étais pas le seul, pour, changeant de jeux d’orgue, nous proposer cette année, chez Robert Laffont, Shanghai Club, que j’ai attrapé au vol, un peu comme le titre de Pierre Assouline, Les Invités, m’avait été le sésame de son œuvre. Shanghai Club ? Qui ? Moi aussi ? Comment y entrer ? La tenue de soirée est-elle obligatoire ?

Je ne dirai rien, comme un Corse, c’est ma vengeance pour Petit Mao, sinon que le job est fait de manière magnifique : de la grande évasion historique, qui claque, qui souffle, qui pue comme des ruelles labyrinthes. La Chine toujours, évidement. Allez, un indice : les guerres économiques pour le transport de marchandises sur le grand fleuve à la fin du XIXe siècle.

La Chine oui, mais derrière se cache Dumas, avec un héros gascon et nyctalope, comme il se doit, sauvage comme un tigre noir, insolent comme la France... et séduisant qu’il n’en peut plus.

On s’autorise à penser que vous fréquentâtes le ministère des affaires étrangères. On voudrait, évidement, vous mettre à la question au mépris du devoir de réserve : les généralités du narrateur sur les caractères nationaux, les archétypes, sont-ils encore d’actualité, est-ce une manière de dire sans dire ? On voudrait, mais l’on n'en fera rien, craignant le sourire de mandarin blanc et l’énigmatique « peut-être, peut-être ». Jean-Christophe Rufin ne m’avait pas répondu non plus quand j’avais, sous la casquette de Lire, essayé de l’entraîner sur le terrain politique au lendemain de son Goncourt.

Shanghai Club, quel bonheur de lecture ! Et, naturellement, je suis amoureux fou d’ « Olympe de Crozes, furie en robe de taffetas mauve ». Comment résister à la fois à votre assonance de o ouverts et fermés, doublée de l’allitération en en r et f et et triplé du taffetas dont j’ignorais jusqu’à l’existence, le tout couronné par un fleur délicate faite aux lettres délaissées de l'alphabet ? Mais Olympe est vôtre, hélas et je vais devoir… non, non, j’ai dit que je ne dirai rien.

Un dernier mot avant de partir. J’adore quand un auteur me laisse une petite place dans la narration, les petits jeux métadiscursifs (la confession p.239 par exemple, ou le livre "« Ni marin ni marchand, mais un peu des deux. Son instinct de l’a pas trompé », chapeau bas, dit le critique qui lit à l'instinct, étourdi par le calibrage best-seller allié à la qualité d'un grand vin), le coup d’œil de l’organiste jeté dans son rétroviseur. Vous le faites avec beaucoup de discrétion et d’élégance et, si l’on a pas le palais averti, on ne s’aperçoit de rien.

Il était une fois un théâtre d’ombres chinoises. Un chien jaune, efflanqué, rongé par la vermine, s’en approche et s’endort : il rêve qu’il lit Shanghai Club pour la première fois. Quelle chance !

 

Synthèse de quelquesplumes : recommandation maximale.

Dernière modification le lundi, 31 octobre 2011 13:09
Philippe Perrier

Écrivain
Rédacteur en Chef

Website: www.quelquesplumes.info