Mon maître Jedi, Pierre Assouline, a frappé un grand coup dans Le Monde en souhaitant d’entrée de jeu voir Michel Houellebecq enfin couronné par le prix Goncourt et/ou le Goncourt enfin redoré par le prix Houellebecq, tant « (l)e plus aigu de nos sociologues littéraires, celui qui n'a pas son pareil pour anticiper, annoncer et refléter l'air du temps, le même qui s'imposa par sa mise à nu de la misère affective et sexuelle de l'homme occidental et sa dénonciation des religions meurtrières » a tout l’air d’un contemporain capital, au point qu’il deviendrait d’autant plus malséant de le zapper cette année qu’on lui a déjà refusé les lauriers plusieurs fois.
Houellebecq, encore…
Couronnons donc Houllebecq qui, cette fois, aurait « tellement tout pour leur plaire qu'on se demande si ce n'est pas fait exprès ». Avec un pareil article paru si tôt, abattu tel le roi de cœur s’écriant « belote ! », il faut s’attendre (sans même avoir besoin d’ouvrir un seul roman de la rentrée pour anticiper) d’une part à une contre-offensive des maisons concurrentes de Flammarion sur le thème de « ici mieux qu’en face » mais sans doute aussi, si Houellebecq reçoit trop de soutiens, à un effet Panicault.
Car la véritable activité du Goncourt, ainsi que Spinoza l’a magistralement démontré en 1677, n’est pas de récompenser le meilleur livre de la rentrée à l’attention de la postérité, ni même de conseiller le meilleur cadeau de Noël pour la tata qu’on n’a pas vu depuis un an (ce qui n’est pas la même chose). Non, la véritable activité du Goncourt est, Spinoza le dit cruellement, de « persévérer dans son être ». En clair, qu’il pleuve, qu’il vente, on décernera encore le Goncourt l’année prochaine, et ce, jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui n’est l’intérêt de personne.
Mais quel rapport avec Panicault ? Et d’abord, qui diable est ce Panicault ?
Panicault est un personnage de Pagnol. Il apparaît dans Topaze. Alors que Topaze, au début de la pièce, est l’incarnation de l’instituteur honnête jusqu’au scrupule le plus infime, Panicault, son collègue et négatif manifeste, ne se gêne pas pour punir ses élèves à la tête du client. Quitte à tomber à côté ? Quitte.
« PANICAULT, avec noblesse
Erreur judiciaire, qui renforce mon autorité. Quand on doit diriger des enfants ou des hommes, il faut de temps en temps commettre une belle injustice, bien nette, bien criante : c’est ça qui leur en impose le plus ! »
Janus du Goncourt. Sa face visible, bien réelle ? Celle de Topaze tirant fierté à juste titre d’heures et d’heures de lectures passionnées ; des journalistes, des libraires, des éditeurs, des jurés, on l’espère des lecteurs, qui, tous les ans, s’enflamment pour des nouveautés. Sa volte-face ? Celle de Panicault et le système est assez pervers pour que Houllebecq rate une nouvelle fois le Goncourt si tout le monde prédit son succès et si l’Académie a l’impression de perdre son autorité en se faisant forcer la main.
Les pièces ont sûrement bien bougé sur l’échiquier depuis que j’ai quitté le circuit médiatique, mais je ne pense pas que les règles aient changé : pour comprendre, il ne faut pas se mettre à la place des lecteurs, mais des jurés. Comme tous les ans, ils chercheront un très bon livre, salué par la presse, les libraires, les ventes… tout en étant capable de créer la surprise le jour de son attribution. Un mouton à cinq pattes en somme. Pas facile.
On a tellement dit et écrit partout (et ce n’était pas tout à fait volé) que leur activité principale consistait, années après années, à s’écrier bouche en cœur : « Mon Dieu que nos éditeurs ont encore fait du bon travail ! » ; il y a un tel hiatus entre le rayonnement de Houellebecq et son absence au palmarès du Goncourt que cette année, Assouline a raison, pourrait bien être la bonne. Une fois de plus.
Chic, on s’écharpe…
D’autant que tout le sel de Houellebecq, c’est son don surhumain pour créer des polémiques. Les octets pour ce billet n’étaient pas encore sèches que Rue89, surpris et relayant L’Express, m’apprenait que Tahar Ben Jelloun, membre du jury Goncourt, avait descendu vertement le dernier Houellebecq par voie de presse en Italie le 19, soit la veille de l’article d’Assouline.
Est-ce bien étonnant ? Date de publication ne veut pas dire date d’écriture. Le temps de passer les Alpes, le roi de pique pose sa carte : « Belote aussi ! » (car au Goncourt, c’est toujours « tout atout »). Si on ne doute pas de leurs sincérités critiques respectives, on en constate seulement, de l’extérieur, l’utilité dramatique : ménager la cinquième patte du mouton, la surprise dont je vous parlais il y a un instant, maximiser le suspens, inciter les lecteurs à préparer les popcorns et à s’intéresser au Goncourt, pour qu’il persévère dans son être. Un bel hasard au moins.
Plus ? Sans partir dans les délires à trois bandes, on peut oser une hypothèse : si l’humble padawan que je suis n’est pas dans la confidence des jurés, un briscard comme Assouline l’a méritée depuis longtemps. Je ne serais pas étonné que la publication simultanée de ces deux avis opposés ait pour origine une conversation informelle que sans doute ni l’un ni l’autre n’avoueront facilement. Assouline pliant le Goncourt d’avance, ce qui ne manque pas de culot n’étant pas juré. Ben Jelloun s’y refusant, surtout pour un livre qui lui est tombé des mains, ce qui est d’autant plus son droit qu’il a voix au chapitre. Le débat sera chaud, comme d’habitude, et se terminera peut-être provisoirement par un effet Panicault lors de la remise du prix. Dépêchons-nous, petits lecteurs, étincelles de postérité, d’y apporter la note finale.