vendredi, 11 mars 2011 13:03

Sur la montée de la haine

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« Je ne veux pas de ta nation barbelée. Souvenirs attention, danger. » Thierry Le Luron

Le fond de l’air m’effraie. Car après tout, à la fin, il faudra bien la dire, la vérité. Ils arrivent, ils sont là, ils disent qu’ils croient en Dieu, mais nous, nous croyons vraiment en Dieu et nous savons, nous, comment il faut l’adorer. Non, la vérité, il faut la dire, on la doit à nos enfants : ils viennent voler nos terres.

Qui ? Mais les Grecs bien-sûr, et nous sommes en Corse au XVIIe siècle, n’est-ce pas ? Cargèse, Cargèse, tu as tant à dire au monde sur les grandes migrations en Méditerranée.

Nous sommes le 3 octobre 1675, environ huit cents Grecs du Péloponnèse débarquent en Corse, fuyant l’envahisseur ottoman après une  résistance héroïque. La Corse est alors génoise. La Sérénissime République de Gênes a pris sous son aile ces réfugiés, mais non sans conditions, dont la principale fut le genou plié devant l’autorité du Pape pour, d’orthodoxes, devenir ce que l’on appelle aujourd’hui des catholiques uniates (c’est-à-dire unis à Rome). Le même rite, exactement le même rite que les orthodoxes, mais pas le même patron.

 

 


Cela ne s’est pas fait sans mal et sans bains de sang entre les Grecs et les Corses, au gré des révoltes contre Gênes et du passage de mon île sous l’autorité française, mais aujourd’hui, il n’y a qu’une seule chorale à Cargèse pour chanter le rite byzantin et le rite romain. Il reste bien un petit chauvinisme, un étendard qui claque de s’appeler Papadacci, Dragacci, Frimigacci… la fierté d’une tradition et les joutes électorales, comme partout, mais qui oserait dire aujourd’hui que la tradition corse serait plus belle si l’on avait remis ces Grecs à la mer dans leur bateau, ou pire, si on les avait noyés ?

 

La dignité de l’être humain

 

Chantal Brunel sans doute pour rejeter à la mer, appuyée pas plus tard que ce matin par Lionnel Luca (UMP-droite populaire) sur le mode du « Chantal Brunel a exprimé ce que tout le monde pense. » Et bien non, monsieur Luca, « beaucoup », ce n’est pas « tout le monde ». Bien sûr, la France ne peut pas, matériellement, accueillir toute la misère du monde et il y a des limites à ses poches déjà trouées ; bien sûr, comme d’habitude, penser la complexité, c’est compliqué et pas glamour auprès de l’électorat populaire ; bien-sûr enfin, la gestion d’une urgence humanitaire ne s’improvise pas, mais aucun de ces trois arguments ne saurait être une excuse pour cracher sur la dignité d’être humain que l’on doit aux migrants, la compassion que l’on doit à leur désespoir, la grandeur et le panache (si ce mot ne devient pas mon obsession sur quelquesplumes, que l’on me pende) que l’on doit, dans ses moindres actions, à la légende France.


D’autant que Brunel et Luca sont déjà dépassés par leur base et font figure d’aimables modérés au test du micro-trottoir. L’impertinent Petit Journal, sur Canal+ en date du 9 mars (on aimerait croire à une blague, apparemment eux aussi…) a sondé onze militants UMP sur l’idée de remettre les migrants dans les bateaux. Le grand écart des opinions est éloquent, passant de « un peu scandaleux », à « pas Madame Brunel, madame Le Pen » pour finir en beauté sur « il vaut mieux les renvoyer avec un navire sans fond », et in cauda venenum, « moi c’est même en avion avec un trou, pour qu’ils aillent directement dans la mer. » Et quand on tente de savoir si elle plaisante, la militante pressée de partir confirme : elle ne plaisante « certainement pas. » Et hop, un p’tit appel au meurtre de masse devant les caméras et peut-être avant l’apéritif. On s’autorise pourtant à penser dans les milieux autorisés que l’UMP n’est pas le parti le plus extrême de la classe politique et on frémit d’imaginer ce qui se dit dans les foyers hors caméra. D’accord pour l’avion avec un trou parce qu’ils l’ont bien cherché, mais on les torture avant et on viole leurs femmes pour leur apprendre la vie ? Comme ça ça leur apprendra ?


Actualité devenue folle. Et moi qui ne demandais rien qu’une vie contemplative dans une bibliothèque, me voilà moralement tenu de jouer avec incompétence les écrivains de garde, comme il y a des urgentistes et des pompiers. Eteindre un incendie avec une plume ? Bien sûr que non. Ne pas y contribuer, je ne pourrais plus me regarder en face de ne pas le faire.


Comment en est-on arrivé là ?

 

 

Comment en est-on arrivé là ? Je ne suis un animal politique ni un économiste, mais la réponse semble simple. Un ami me disait hier soir « Dans un incendie, il n’y a plus ni homme ni femmes, chacun cherche à sauver sa peau. » Je pense qu’il avait vu plus juste et plus loin que moi. La crise qui n’en finit pas, l’impression que Sarkozy n’a pas fait le job, la peur animale de ce que l’on ne connaît pas, de ce que l’on ne maîtrise pas, cette tendance lourde de tout esprit blessé de remplacer les ET par des PUISQUE, immigrant et délinquant, en immigrant puisque délinquant pour ne citer qu’un seul exemple…


Cette haine n’est pas excusable. Elle est indigne de la France. Pour autant, elle n’est pas incompréhensible et n’implique pas que l’on ne doive pas écouter les populations qui s’y livrent. En aucun cas pour donner raison à leur instinct de mort, mais pour traiter la racine les problèmes, ce qui est autrement plus complexe que d’en discerner les causes et dépasse ma compétence.

 


Croit-on qu’on quitte sa terre natale par plaisir, que l’on s’entasse sur un bateau laissant tout derrière soi pour emmerder les Français ? Pour un envahisseur et un ennemi objectif de la France, combien de braves gens qui n’ont plus rien à perdre ? Qu’on les aide sérieusement à trouver prospérité, liberté et démocratie chez eux et les bateaux se videront tout seuls.

Dernière modification le jeudi, 21 juillet 2011 18:10
Philippe Perrier

Écrivain
Rédacteur en Chef

Website: www.quelquesplumes.info