La nouvelle m’a été annoncée il y a une demi-heure, au téléphone, par ma mère. Georges Charpak vient de nous quitter. D’autres que moi prononceront bientôt les éloges qui conviennent à la disparition d’un grand homme, un des lauréats de ce prix Nobel qui honore l’humanité toute entière. D’autres que moi retraceront sa vie, rappelleront sa déportation, ses travaux de premier plan, ses engagements aux côtés des zététiciens, ces terreurs de charlatans paranormaux, son rationalisme, son vif désir de voir les enfants mettre très tôt « la main à la pâte » en termes d’accès à la science. D’autres que moi, des plus informés, des physiciens, des politiques, sculpterons son tombeau. Je voudrais simplement y déposer une fleur émue, une des premières peut-être sur internet,
puisque ni les grands médias, ni Google, ni la fondation Nobel, ne semblent avoir encore réagi. A l’heure où je mets sous presse, un seul tweet, en anglais.
Je ne comprends bien entendu pas grand-chose, si ce n’est rien du tout, aux travaux et aux inventions qui l’ont rendu célèbre. Je ne parle pas en homme de science, que je ne suis pas. Ni même, ce soir, en homme de lettres. Juste en Cargésien, enraciné par le sang à ce village corso-grec qu’il avait choisi par le cœur et qui l’avait accueilli au point d’en faire l’un des siens. Georges Charpak, c’était, pour moi, un passant majestueux, le front parfois courbé, le sourire lumineux, s’aidant de temps en temps d’un bâton de randonnée. J’étais fier qu’un Nobel ait choisi Cargèse et je mettais un point d’honneur à ne pas le déranger, pensant qu’on lui rappelait bien assez souvent son titre. Juste des regards, des bonjours, la vie ordinaire d’un village. C’était bien assez et je pensais qu’outre la beauté de la Corse, c’était cela qu’il venait chercher, à Cargèse.
A la librairie de ma mère, nous le connaissions comme client depuis son coup de foudre pour le village. Alors, tout simplement, nous lui avons demandé s’il accepterait une séance de dédicaces de Mémoires d’un déraciné, physicien, citoyen du monde, qui restera comme son dernier livre. Il avait accepté, unique exception à sa décision ferme pour la sortie du livre, et nous avait accordé ce qui fut sans doute une de ses dernières, sinon sa dernière séance de signatures. L’exercice a ses côtés
convenus, voir casse-pieds. Il semblait heureux de s’y livrer et nous dûmes y mettre un terme faute d’avoir prévu assez de livres pour répondre à la demande des lecteurs, nouvelle preuve s’il en était besoin que Cargèse l’aimait.
Ce qu’il a dit à chaque lecteur durant cette séance n’appartient qu’à l’intimité de chacun d’eux, Cargésiens d’origine, d’adoptions, touristes, étudiants et même enfants. Notre librairie n’est pas grande. On peut même dire qu'elle est toute petite. J’ai évidement tout entendu, mais je me garderai bien de répéter quoi que ce soit. Il nous faisait un cadeau extraordinaire, nous essayions d’en être dignes. Un peu impressionnés tout de même. Tout juste puis-je le remercier, une nouvelle fois, comme je le fis ce jour-là, d’avoir contribué une invention annexe, un outil de physiciens désireux de partager plus rapidement le fruit de leurs recherches, un outil qui a bouleversé ma vie : et oui, internet. Il serait beau que la Toile, qui doit en partie sa naissance à des chercheurs comme lui, lui rende un vibrant hommage. Moi je retiendrai, toute ma vie, ses deux petits mots, « C’est vrai », quand je lui ai rappelé la part des hauts physiciens dans la naissance du net. « C’est vrai. » Deux petits mots tout simples, amusés, démasqués, pas nostalgiques pour un sou. Deux petits mots, un sourire et un regard d’une incroyable intensité qui me disait : « Jeune homme, si vous vouliez, vous auriez encore tant de choses à découvrir. »
La page Georges Charpak sur le site officiel du prix Nobel.
La page Georges Charpak sur le site des éditions Odile Jacob, qui publient ses livres.
Le laboratoire de zététique, dont il était membre d'honneur.
L'opération "la main à la pâte", dont il fut l'un des initiateurs.
[EDIT DU 30 septembre 13h
Quand Georges Charpak parlait de son Nobel (et faisait le mariole) [vidéos sur Rue89]
L'hommage de Libération sciences
Archive vidéos de l'INA, le tourbillon du Nobel et la paix en Corse
Le Monde republie son portrait de Georges Charpak datant de la remise du prix Nobel
Un article de Georges Charpak dans La Recherche
La dernière tribune de Goerges Charpak ]
[EDIT du 1 octobre 11h30
L'hommage de l'Académie des sciences
L’Académie des sciences met en place l’adresse courriel hommage.g-charpak@academie-sciences.fr ouverte à tous. Cette adresse collectera dans les jours à venir messages et témoignages]