Pas de plume hier, veuillez m’en excuser, mais j’écris la nuit et, pour une fois, je m’étais autorisé une séance de cinéma : Un prophète d’Audiard. Il était temps : c’était le dernier jour à Ajaccio.
Cela vous étonnera peut-être, mais, sachant trop comment on la fait, je ne lis presque jamais la presse papier et ne regarde plus la télé, me « contentant » du net pour pêcher mes infos. Cela fait vivre dans une espèce de petite bulle d’éternité assez agréable (et égoïste). Cela libère du temps pour se spécialiser dans des sujets que l’on maîtrisera vraiment. Mais cela peut faire aussi rater des bijoux : Un Prophète en est un. Noir. Dur. Irrésistible.
Je botte en touche sur la polémique qui voudrait que qu’il soit indécent de représenter des voyous politiques corses. Des livres entiers, me semble-t-il, des enquêtes, etc. ont été consacrés aux liaisons dangereuses des détenus « politiques ». Ne les ayant jamais ouverts, j’aurai la modestie de ne pas me prononcer.
Par contre, et là je suis plus sur mon terrain, il me semble qu’il ne faudrait pas confondre film et pamphlet, d’une part, et ne pas oublier que, pour adopter une esthétique réaliste entrecoupé d’onirisme, Un Prophète n’en est pas moins, au sens plein, une œuvre d’art, à traiter comme telle. Ce qu’Un Prophète montre, admirablement, ce n’est pas tant les voyous corses d’un côté et les barbus musulmans de l’autre que, sur le théâtre mythologisé d’une prison, la lente déchéance d’une influence d’un côté et la montée d’un autre sang et d’une autre religion de l’autre. Peu importe au fond lesquelles. Dans deux siècles, qui s’en souciera ?
Oserait-on accuser Le Cid de racisme sous prétexte que l’on y fait courir des ruisseaux de sang maure dans « des champs de carnage où triomphe la mort » ? Que les Corses, qui arborent une tête de Maure tranchée (sans me semble-t-il se rendre toujours compte de la violence du symbole), que les Corses, qui demandent la Vierge la victoire sur leurs ennemis (que Jésus demande d’aimer, non de vaincre, cf Matthieu 5 : 43-48) soient donc moins prompts à donner des leçons. La réussite d’Un Prophète vient justement de ce qu’il atteint la grandeur humaine et esthétique, au dessus du moralisme, dans ses moindres personnages.
Laissons donc de côté la polémique, pour voir un grand film sur un la prison, sa violence, ses limites et la formidable capacité du héros à s’en sortir, surmontant les épreuves, apprenant à lire et finalement ... mais non on ne vous dévoilera pas la fin. Un grand film, servi par des acteurs d’exception et une caméra, me semble-t-il (mais je suis tout sauf cinéphile) parfaite. Un grand film, également, car après l’avoir vu, on peut plus dire « je ne savais pas », et l’on hésitera à deux fois avant d’envoyer un homme en prison, remède si ambigu, potentiellement pire que le mal. Mais comment réintégrer les délinquants et les criminels sans risquer de les briser au mitard ou au contact d’autres détenus ? L’idée d’une suite d’Un Prophète serait dans les cartons. La matière ne manque pas et on est près à l’attendre. Longtemps.