
Il y a de temps en temps, comme ça, des gueules qui crèvent la page, comme d’autres crèvent l’écran. Quand on en voit passer une, on n’a qu’une envie : lui tourner autour, l’observer sous toutes les coutures. On se sent un peu malsain, un peu coupable aussi, mais quel bonheur dans la vie d’un lecteur !

A la toute fin du siècle dernier paraissait, sous la plume de Jacques Attali, un passionnant Dictionnaire du XXIe siècle. Il y était question, entre autres, de nomadisme. Sous ce mot, l’auteur entendait non seulement les très probables migrations planétaires à venir, mais encore la miniaturisation des objets informatiques qui ferait de nous tous des nomades high-tech. En ouvrant Canal, le tome 1 des Ames nomades chez Bamboo, avec Olivier Merle au scénario et Alexandre Tefenkgi au dessin, c’est d’abord Attali qui me vint à l’esprit. Puis, heureuse surprise, Baudelaire, puisque la BD s’ouvre sur une longue citation du Voyage, le dernier poème de l’édition 1861 des Fleurs du mal. Imaginez un conte de Noël sans Père Noël. Un conte amer mais parfois drôle, une BD semi-réaliste jusque dans le trait du dessinateur, une BD bancale et c’est normal : il nous manque le tome 2.
C’est l’histoire d’un billet d’humeur au long cours, écrit par une femme de goût, sur les rapports étroits, façon la poule et l’œuf, entre le goût et les femmes. Pour comprendre d’emblée le petit essai libre de Vanessa Postec, journaliste indépendante que l’on vit sévir dans la bande à Passou du temps où ce dernier présidait aux destinées de Lire, il faut comme un enfant commencer par le dessert, c’est-à-dire par la conclusion : aujourd’hui, à l’heure de la cuisine de supermarché où les jeunes générations ne décident plus que du contenu du Caddie, une piqûre de rappel, sans odeur d’hôpital, mais au contraire avec la sapidité des menus des plus grands chefs, parait nécessaire.
D’abord des militaires, dont deux musulmans. Maintenant des enfants juifs et un papa, jusque dans la cour de leur école. Le plan vigipirate écarlate déclenché pour une partie de cache-cache atroce et que l’on espère la plus brève possible. Non, que l’on espère déjà résolue à l’heure où nous écrivons ces lignes. On dirait un thriller que l’on n’aurait pas envie de lire où, en pleine présidentielle, un Jason Bourne de la haine adresserait un pied-de-nez à l’élite des forces de l’ordre françaises.
Mais ce soir, sur, nous n’avons pas envie de thriller. Ce soir, nous voudrions simplement, comme cela est déjà en cours, que cet assassin soit traqué, sans haine mais sans répit, avant qu’il ne change de région, qu’il ne décide de s’arrêter seul, ou qu’il ne recommence, visant par exemple des chrétiens ou un hôpital. Traqué, capturé, jugé.
C’est la France qui a mal, ce sont les limites de l’humain qui souffrent et pleurent en pensant que l’on peut mettre un canon sur la tête d’un enfant. Et tirer. Ce soir, puisque l’émotion est nationale, le seul message que nous aimerions relayer, petite plume dans le vent, au-delà des condoléances que nous présentons naturellement aux familles, c’est qu’une balle, deux balles, vingt balles jamais ne tueront la fraternité. Traqué, capturé, jugé, mis hors d’état de nuire puisque chez nous nul ne peut être condamné à mort.
La folie, l’imprévisible, l’inhumain sont inscrits en nous. Toutes les caméras de surveillance n’en viendront pas à bout. Je m’associe, nous nous associons au kaddish pour ces enfants qui auraient dû grandir. Demain, à 11 heures, pensez au silence.
Marc Bourdeau
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